La vieille grange
Raymond Bastid
Quatre murs qu’un vieux toit de moins en moins abrite
Sur qui la mousse a mis son reflet vert-pourpré :
C’est une grange, vieille, et presque trop petite
Pour contenir le foin fauché sur un seul pré
Mais où grimpe la clématite.
Elle est comme enfouie au milieu des buissons,
Des herbes de printemps, des ronces, des orties,
Avec leurs têtes qui frôlent de leurs frissons
Le toit conique, et bas, et dont maintes parties
Ne recouvrent plus les moissons.
Elle est seule, perdue, autour aucune ferme.
Avec ses ais disjoints et ses vieux bois pourris
Au dessous c’est l’étable ; entre les pavés germe
Un grain de blé dont les fruits, là, seront flétris
Avant qu’ils arrivent à terme.
Le jour, la nuit, qu’il fasse chaud, qu’il fasse froid,
La bise entre en sifflant fraîche, rageuse, vive :
Comme elle arrache ’un son aux cloches du beffroi,
Son souffle fait vibrer le portail en ogive,
Et danse autour d’un timon droit.
Depuis longtemps, la vie a quitté cette étable
Avec ses chants, ses cris, et ses longs beuglements,
Elle n’est maintenant, hélas ! plus habitable
Et l’oiseau de nuit seul avec ses hurlements ¹
Réveille un écho lamentable.
Au dessus, dans la grange, on met encor le foin
Que de robustes gars fauchent sur la prairie ;
On y rentre alors grise, et mûre, et sèche à point,
L’herbe à qui le soleil bût la sève fleurie,
Et qui calfeutre chaque coin.
Elle revient pendant deux jours à sa jeunesse
La grange ; les bœufs roux piétinent son plancher,
Et les chars, avec un certain air de noblesse
Déversent lentement aidés par le vacher,
Le lourd fardeau de leur richesse.
Puis, lorsque la moisson très bonne par hasard,
Ne peut complète entrer dans les granges modernes,
Aux toits d’un gris bleuté comme un toit de bazar,
On couche le surplus sous les chaumes arvernes
Où s’ensoleille un gros lézard.
Du seuil herbeux l’on voit les vieux dômes de lave
Qu’illumine l’aurore et dore le couchant,
Le genêt qui fleurit sur la terre qu’il brave,
Et les rocs dénudés d’où s’élève le chant
Du pâtre à la voix chaude et grave.
Je l’aime, cette grange, au cachet vieux, brutal,
Et bien souvent, matin ou soir, j’ouvre sa porte :
Car j’y sens mieux qu’ailleurs l’air du pays natal
Cet air toujours si pur dont chaque souffle apporte
Les senteurs des monts du Cantal.
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1. Vers initial : Et l’oiseau de nuit seul par ses hurlements ; l’auteur a peut-être voulu mettre le mot nuit en diérèse, mais j’ai modifié le vers pour seoir à la bonne métrique.
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