samedi 12 septembre 2026

Léon Boyer • Le vacher | Les rendez-vous du vers

 







Le vacher




Léon Boyer





En lourd feutre bourru d’Aurillac et gilet,
Que l’or du soir rutile ou que l’averse trempe,
Pantalonné de bure et d’âcre bouse, il campe
Sa stature sur le ciel vaste de juillet.

Buveur d’espace libre et d’aigre petit-lait
Qui froisse, l’orteil nu, des souffles à la tempe,
La crête où les gentianes dressent leur hampe
Parmi le gazon court et le gris serpolet,

Trayeur fruste, accroupi sous le ventre des bêtes,
Qui porte, débordant de l’écume des traites,
La gerle au vieux buron coiffé de chaume bas,

Toi, qui vautres parmi l’herbage en fleurs tes siestes,
Je t’évoque, ô mon frère inculte de là-bas,
Cueilleur de vent natal et d’azur à plein gestes !

Charles Boulen • L’intérieur cauchois | Les rendez-vous du vers

 







L’intérieur cauchois




Charles Boulen





L’intérieur cauchois est beau comme un musée ;
L’horloge, sarcophage archaïque et marron,
En sa moulure, enclot le temps, Sphinx à l’œil rond,
Qui surveille la cour à travers la croisée.

Les chandeliers de fer ont leur spirale usée,
Aux récits merveilleux du fusil à piston.
Une arme blanche encore embroche le mouton ;
Mais la soupière est noire et trop cicatrisée.

Un couvercle en étain s’arrondit en haubert,
Et la surprise trouve au chambranle entr’ouvert
Sur l’âtre au champ de brique un bas-relief en fonte.

Aux frises d’un buffet baille un vieux Coutumier,
Et chaque soir les clefs symboliques racontent
Le geste du fermier jaloux de ses greniers.

Édouard Michaud • Labeur | Les rendez-vous du vers

 







Labeur




Édouard Michaud





C’est un matin fumeux dans le soleil d’octobre,
Un fin soleil pensif de l’hiver qui accourt.
Des coqs chantent, la treille est jaune sur la cour
Et le parc frais s’éteint, plus intime et plus sobre.

Dans la friche un soc peine et couleur d’épi clair,
Un bœuf tire du col et des jarrets, docile,
Heurtant la plante rèche où quelque aragne file
Du brouillard de son mufle et de l’arc de son fer.

L’homme siffle, poussant le soc de ses bras rudes,
Un couplet que jadis dut siffler son aïeul.
Et son maigre profit qui grandit d’être seul,
S’enlève sur un fond d’agrestes solitudes.

Comme une nef d’argent, le soc s’ouvre un chemin
Dans l’ajonc qu’on brûla, la bruyère et la ronce,
Hésite aux blocs pierreux, se ressaisit et fonce,
Prompt artisan du blé qu’on sèmera demain.

Un oiseau part jailli d’une touffe qu’il frôle,
Un rat s’efface au trou qu’il découvre en passant,
Et le bœuf va toujours, solennel et puissant,
Le pli bref de l’effort le zébrant aux épaules.

Le groupe altier décroît, sillons après sillons,
Et le soleil perçant les vapeurs qu’il condense
S’érige devant lui comme une fleur immense,
Dont les pistils soudains seraient faits de rayons.

vendredi 11 septembre 2026

Georges Quiquemelle • Les faucheurs | Les rendez-vous du vers

 







Les faucheurs




Georges Quiquemelle





Ils ont, dès le matin, commencé leur ouvrage,
Justin, bras retroussés, s’acharne avec courage
À détacher du sol l’opulente moisson
Qu’ondule le zéphyr et secoue un frisson.
À chaque coup de faulx que l’ouvrier rejette,
Sans jamais s’égarer la paille se projette,
En faisceau symétrique aux doigts du javelier ;
Nannette va derrière et dans son tablier,
D’un mouvement savant que complète l’étrape,
Ramasse à reculons toute une énorme grappe
Qu’à peine elle maintient de son buste courbé,
Et tous les deux, après chaque sillon tombé,
Reviennent sur leurs pas recommencer encore.
Ce matin, en pleurant le départ de l’aurore,
La rosée avait bien alourdi le jupon
Court de Nannette, mais le grand soleil fripon
Sait réparer l’injure et par sa vive flamme
Faire rêver Justin d’un doux épithalame.
Vers l’éteule penchés jusqu’au soleil couchant,
Tous deux touchent enfin à l’autre bout du champ,
Alors, le coup de faux entr’ouvre une clairière
Où l’haleine du soir arrive tout entière.
Puis le départ s’annonce autour des ateliers,
Les faucheurs à l’épaule ont mis leurs javeliers,
Tout en faisant un choix de joyeuses romances
Que lancent aussitôt des poitrines immenses,
Et ces beaux chants du soir, quand la plaine s’endort,
Sont comme une prière après le dur effort.

Claude Morlaine • Les labours | Les rendez-vous du vers

 







Les labours




Claude Morlaine





Midi chauffe au zénith son globe incandescent,
Dont les rayons fondus dégringolent en gerbe…
La terre n’est qu’un roc !... C’est un travail acerbe
De labourer ainsi, sous ce soleil pesant…

Je regarde, à mes pieds, dans le val que descend
La marche lente de l’attelage superbe
Des six bœufs roux, que mène un rude gars imberbe,
Suivis d’un vieux, qui tient l’instrument, en pressant…

Les sillons, peu à peu, qui retournent l’éteuble,
Deviennent plus nombreux, en ce labour immeuble…
L’enfant ne chante plus…, il lève encore un peu

Son aiguillon brûlant… Tout sue et tout se fane !...
Le vieillard, seul, sourit ;... car… en sa tête en feu,
Il sent frémir, sans fin, de grands rêves de glane !...