dimanche 13 septembre 2026

Édouard Michaud • Aurence | Les rendez-vous du vers

 







Aurence




Édouard Michaud





Je ne sais quel désir vers ton eau me ramène
Et quel puissant attrait, le jour où l’on promène
Son corps diminué d’un servage éternel,
Me fait rêver de toi, très pure où pleut du ciel,
Intime, nonchalante, harmonieuse, Aurence.
Mais qu’un rayon subtil te pénètre ou que, dense,
L’air saturé de spleen te patine d’étain,
Je suis ton hôte et viens te voir dès le matin,
Car son charme est plus vif quand la grâce s’éveille.
Je vais et ton babil me chante dans l’oreille
Et j’ai splendide ou gris, ton frisson dans les yeux,
Et le roncier qui pend se flanque d’iris bleus
Pour que son ombre en toi s’achève en teinte claire.
À peine un roc tombé provoque ta colère
Et ton cours, plus surpris qu’il n’en est irrité,
Hésite, se reprend et s’argente à côté.
Tu glougloutes aux troncs caverneux des vieux saules
Et l’on voit quelquefois jaillir d’entre leurs gaules
Dont le feuillage bleu s’étire au moindre vent,
Le prompt martin-pêcheur comme un saphir vivant.
Le vergne t’abandonne une feuille au passage,
Un châtaignier, spectre encor vert qui nargue l’âge, ¹
Te jette sa racine et te boit à coups sourds !
Aux remous ténébreux et troublants de tes gours,
L’index collé le long de sa mince baguette,
L’innombrable pêcheur se persuade et guette ;
D’inquiets peupliers tremblent au bord de toi,
Et c’est un bon moulin qu’ils frôlent, dont le toit
Roucoule obstinément de pigeonniers sans nombre :
Moulin Pinard discret et moulin Grand qui sombre
Au vert plongeant et dru de ses prés citadins ;
Moulin Blanc où parmi ses roses, le jardin
Pousse un peuple qui rit de tonnelles vermeilles ;
Moulin du Mas perdu que découvre l’oreille
Et qui me vit avec Rebier lamper un soir
Un clair cidre alourdi de crêpes de blé noir.
Et je retiens de toi, mon Aurence si douce
Qu’on t’imagine un lit perpétuel de mousse,
Ces coins où l’œil perçoit des courtils se pencher,
D’où ton flot d’avril sort, plein de fleurs de pêcher,
Les ponts de bois tendus de ta rive à ta rive
Et les gués ruisselants dans leur berge déclive
Où quand le soleil d’août descend aux tucs herbeux,
Viennent, exaltés d’or, s’abreuver les grands bœufs,
Pendant que l’arc des nuits se givre, encore pâle,
Et que le ciel plus pur s’ouvre à la prime étoile.

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1. Vers original erroné : Un châtaignier, spectre encore vert qui nargue l’âge,. Corrigé pour seoir à la bonne métrique.

Marie Dauguet • Le moulin | Les rendez-vous du vers

 







Le moulin




Marie Dauguet





Le vieux moulin velu, baigné de lune rose,
S’endort. Entre ses murs, aucun choc de blutoir
Et l’immobile roue dans sa fosse repose.

Les peupliers jaseurs ont cessé de mouvoir,
Comme paralysés par quelle étrange hypnose ?
Leur cime qu’une orfraie a choisi pour juchoir.

Comme il se tait mon cœur ! Un grand silence fuse
Du canal sommeilleux et de sa fixité ;
À peine un soupir trouble aux mousses de l’écluse ;
Un crapeau languissant éteint son cri flûté.

Mais l’orfraie, tout à coup, dans cette nuit d’été,
Et près de l’eau rosie comme une plaie contuse,
Où le reflet du bois noirâtrement infuse,
Jusqu’aux astres répand son sanglot exalté.

samedi 12 septembre 2026

Léon Boyer • Le vacher | Les rendez-vous du vers

 







Le vacher




Léon Boyer





En lourd feutre bourru d’Aurillac et gilet,
Que l’or du soir rutile ou que l’averse trempe,
Pantalonné de bure et d’âcre bouse, il campe
Sa stature sur le ciel vaste de juillet.

Buveur d’espace libre et d’aigre petit-lait
Qui froisse, l’orteil nu, des souffles à la tempe,
La crête où les gentianes dressent leur hampe
Parmi le gazon court et le gris serpolet,

Trayeur fruste, accroupi sous le ventre des bêtes,
Qui porte, débordant de l’écume des traites,
La gerle au vieux buron coiffé de chaume bas,

Toi, qui vautres parmi l’herbage en fleurs tes siestes,
Je t’évoque, ô mon frère inculte de là-bas,
Cueilleur de vent natal et d’azur à plein gestes !

Charles Boulen • L’intérieur cauchois | Les rendez-vous du vers

 







L’intérieur cauchois




Charles Boulen





L’intérieur cauchois est beau comme un musée ;
L’horloge, sarcophage archaïque et marron,
En sa moulure, enclot le temps, Sphinx à l’œil rond,
Qui surveille la cour à travers la croisée.

Les chandeliers de fer ont leur spirale usée,
Aux récits merveilleux du fusil à piston.
Une arme blanche encore embroche le mouton ;
Mais la soupière est noire et trop cicatrisée.

Un couvercle en étain s’arrondit en haubert,
Et la surprise trouve au chambranle entr’ouvert
Sur l’âtre au champ de brique un bas-relief en fonte.

Aux frises d’un buffet baille un vieux Coutumier,
Et chaque soir les clefs symboliques racontent
Le geste du fermier jaloux de ses greniers.

Édouard Michaud • Labeur | Les rendez-vous du vers

 







Labeur




Édouard Michaud





C’est un matin fumeux dans le soleil d’octobre,
Un fin soleil pensif de l’hiver qui accourt.
Des coqs chantent, la treille est jaune sur la cour
Et le parc frais s’éteint, plus intime et plus sobre.

Dans la friche un soc peine et couleur d’épi clair,
Un bœuf tire du col et des jarrets, docile,
Heurtant la plante rèche où quelque aragne file
Du brouillard de son mufle et de l’arc de son fer.

L’homme siffle, poussant le soc de ses bras rudes,
Un couplet que jadis dut siffler son aïeul.
Et son maigre profit qui grandit d’être seul,
S’enlève sur un fond d’agrestes solitudes.

Comme une nef d’argent, le soc s’ouvre un chemin
Dans l’ajonc qu’on brûla, la bruyère et la ronce,
Hésite aux blocs pierreux, se ressaisit et fonce,
Prompt artisan du blé qu’on sèmera demain.

Un oiseau part jailli d’une touffe qu’il frôle,
Un rat s’efface au trou qu’il découvre en passant,
Et le bœuf va toujours, solennel et puissant,
Le pli bref de l’effort le zébrant aux épaules.

Le groupe altier décroît, sillons après sillons,
Et le soleil perçant les vapeurs qu’il condense
S’érige devant lui comme une fleur immense,
Dont les pistils soudains seraient faits de rayons.