jeudi 10 septembre 2026

Jules Mayor • Arc-en-ciel | Les rendez-vous du vers

 





Arc-en-ciel




Jules Mayor





Au-dessus du village, étalant ses soiries,
L'arc-en-ciel a jeté ses rubans de couleur...
Sous le soleil nouveau resplendit la prairie,
Et l'herbe, en frissonnant, se sèche à la chaleur.

Moissonneurs, chiens, chevaux, ils sont tous sur la route ;
La besogne avançait, la faux battait les blés,
Le tonnerre et l'éclair les ont mis en déroute ;
Ils ont reçu l'averse, impuissants et troublés...

Mais, maintenant, le ciel sourit à leur défaite,
Un pinson devant eux chante, sautille et court...
Un coq claironne au loin dans le village en fête,
Plus allègres, ils vont, sous leurs vêtements lourds...

Cependant qu'un peu d'eau tombe encor des feuillées,
Un nuage s'enfuit qui dormait sur les monts
Et, les parfums des foins et les terres mouillées,
Au souffle du vent frais, emplissent leurs poumons...

Ils songent au logis, aux âtres qui pétillent
En craquant (l'on dit que c'est signe de bonheur)
La bûche, les sarments et la fine broutille,
Car aujourd'hui, c'est feu de joie en leur honneur !

Au seuil de ta maison, attends, femme fidèle,
Enfant, ris au soleil de ton rire enfantin,
Barbotez les canards ! mets plus haut, hirondelle,
La moire de ton aile en le ciel de satin...

Et toi, pont gigantesque aux arches de lumière
Qui, le pied sur la côte et l'autre dans le val,
Des humbles laboureurs enjambe les chaumières,
Arc-en-ciel, sois pour eux, comme un arc triomphal !

mardi 30 décembre 2025

Édouard Michaud • Après des jours | Les rendez-vous du vers






Après des jours




Édouard Michaud





Après des jours dans la cité qui m’exaspère,
Après des jours où l’œil comme en exil espère
Le petit chemin creux bordé de noisetiers,
Je vous revois, côteaux parafés de sentiers,
Étangs dont le cristal dans la lumière fume.
Le vent subtil m’apporte un bruit lointain d’enclume
Avec l’encens léger d’un proche feu de bois.
Le parfum qui m’est cher déjà flotte à mes doigts,
Parfum rural et fort ou discrètement entre
L’odeur des bœufs perdus en l’herbe jusqu’au ventre,
Mélangée à votre âme, ô nos agrestes fleurs.
La nocturne rosée est déjà tout en pleurs
Sur les nets châtaigniers où le rayon vient boire.
Le loriot et la fauvette à tête noire
Sortent des hauts genêts, trille et pipeau d’argent.
Au front des tufs rocheux l’ajonc brille, émergeant
Du matelas épais des bruyères qui saignent,
Et les bouleaux s’éploient aux souffles qui les peignent.
Voici le Mas, voici la lande où j’allais voir,
Quand l’Automne en nos cœurs fait descendre le soir,
Le tragique soleil tomber comme un fruit rouge.
La source du fossé sous le gras cresson bouge,
On se sent à la fois allègre et recueilli
Et le ciel bleu qui tremble aux branches des taillis
Est si tendre qu’on rêve avec ferveur d’enfance.
Un éclair luit aux troncs tout là-bas, c’est l’Aurence
Où s’attarde le geste inlassé du pêcheur.
Et d’éprouver autour de moi tant de fraîcheur,
Tant de calme divin et de splendeur alerte,
Et de me perdre ainsi dans l’immensité verte,
Sous l’aspect que la ville absurde me donna,
Je me retrouve tel que Dieu me façonna,
Mon naturel vainqueur se risque à la fenêtre,
Je touche les contours oubliés de mon être
Et pour une heure, hélas ! — trop fugitif cadeau —
Je suis comme un poisson qu’on replonge dans l’eau.

Aurélien Ridon du Mont aux Aigles • L’air bouffe… | Les rendez-vous du vers






« L’air bouffe… », poème n°173 de mon ouvrage n°9. 1345ème poème publiable.



dimanche 28 décembre 2025

Henry Muchart • Les forgerons | Les rendez-vous du vers






Les forgerons




Henry Muchart






Ce sont les forgerons aux muscles vigoureux,
Ouvriers de l’enclume et du marteau sonore,
Dont la force asservit, de l’aurore à l’aurore,
Les éléments originels, l’eau et le feu.

Un jour de soupirail frôle les murs humides
Pleins de gouttes, perlant aux pointes des gramens,
Des reflets alternés se meuvent sur les mains
Et les muscles tendus des travailleurs épiques.

Ils font, près du brasier qui flambe nuit et jour,
Leur besogne cyclopéenne, dans l’orage
De l’eau qui gronde, et de la roue, et le tapage
Des lourds marteaux battant le fer à grands coups sourds.

Dans un angle, le bloc d’argent de la cascade
Avec le jour blafard qui tombe du ciel bleu
Se mêlent aux changeants et chauds reflets du feu,
Comme un couchant fondu dans l’éclat des nuits froides.

Et dans ce jour surnaturel, les Forgerons
Semblent des dieux anciens qui domptent la matière ;
Gestes humains divinisés dans la lumière,
Symboles de l’effort et du labeur fécond.

Car ils forgent des socs pour éventrer la terre,
Et rendre les labours propices aux moissons ;
Ils font les coins et les marteaux des bûcherons,
Et les landiers polis riant aux flammes claires.

Ils forgent les crochets massifs avec les gonds
Où tournera le soir le lourd vantail des portes,
Et, pour les jours de fête où passent des escortes,
Ils contournent les grilles frêles des balcons.

Ils forgent des essieux pour la charrette lourde
Que chargera le poids branlant des gerbes d’or,
Et des essieux pour la voiture aux fins ressorts
Qui roulera sans bruit sur le velours des routes.

Mais l’heure du repos sourit aux travailleurs ;
Dehors, les bois gelés aux pendeloques claires,
Dedans, le feu de forge et l’écuelle de terre
Où la soupe fumante a de chaudes odeurs.

L’été, sous les figuiers où s’entr’ouvrent les figues,
Ils respirent le soir et la fraîcheur de l’air ;
Et des gourdes de peau jaillit en filet clair
Le vin réparateur des heureuses fatigues.

Bientôt le bienfaisant et doux sommeil viendra
Bercer leur corps lassé par la besogne saine
Et ralentir le cours de la vie en leurs veines,
Car la Nature est douce à qui suivit sa Loi.

Jean-Baptiste Tricard • Les semailles | Les rendez-vous du vers






Les semailles




Jean-Baptiste Tricard





Le bouvier, dirigeant charrue et attelage,
Quand il a parcouru à pas lents son terrain,
De son geste éternel, en répandant le grain,
En fait de longs sillons, tel on lait un fissage.

Il semble que l’alouette en passant 1’encourage,
Dès 1’aube, elle s’élance au clair miroir d’azur,
Jetant au laboureur, le chant si doux, si pur,
Qu’on entend à l’automne au dessus du village.

Le travail terminé, cette fille des champs,
Ne revient plus chanter jusqu’aux jours du printemps
Mais dès les chauds rayons, sur nos gais paysages,

Son cri retentissant vient dire aux paysans
Pour les épis dorés, qui de grains vont ployants,
Tous les êtres vivants vous doivent leurs hommages.