mardi 15 septembre 2026

Édouard Michaud • Le pâtre | Les rendez-vous du vers

 







Le pâtre




Édouard Michaud





Nul ne dirait son âge. Il va, depuis toujours,
Aux extrêmes pâtis conduire un troupeau maigre,
Et spectre en son manteau dont le bleu tourne à l’aigre,
Hante, pensif, l’écran harmonieux des jours.

Pendant que paît l’ouaille, il s’assied et se fige
Près des genêts d’où monte une odeur tiède — et suit
Le soir graduel croître au point d’être la nuit,
Toucher d’or et faner l’eau qui stagne et la tige.

À quoi peut-il rêver ? Dieu le sait. Mais souvent
J’ai désiré sa halte éternelle en plein vent,
Que le soleil dur cuise ou que la brise passe.

Captif d’un bureau triste, en mes désirs fougueux,
J’ai souhaité souvent d’être parfois ce gueux,
Qui promène un regard d’empereur sur l’espace.

Jacques Martel • Les clochers | Les rendez-vous du vers

 







Les clochers




Jacques Martel





Je vous aime, ô clochers des petites églises,
Qui levez vos fronts purs vers les cieux infinis,
J’aime vos trous moussus entre les tuiles grises
Où les petits oiseaux, en Avril, font leurs nids.

J’aime vos toits pointus, ô clochers de villages
Émergeant tout à coup des chaumes d’alentour ;
Vous êtes les amis qu’après les longs voyages,
On aperçoit de loin, les premiers, au retour…

Je vous aime bien mieux, petits clochers rustiques,
Simples et droits, pareils au cœur des paysans,
Que les clochers à jours des chapelles gothiques
Factices et légers comme l’âme des grands.

Je vous aime, ô témoins de nos luttes humaines,
Vous dont la voix d’airain nous gronde quelquefois…
Bons clochers qui dressez au-dessus de nos haines
Et l’humble croix du Christ et le vieux coq gaulois.

Je vous aime à tel point que ma prière tremble
Quand je demande au ciel que, par un soir vermeil,
À l’ombre d’un clocher lointain qui vous ressemble,
Je puisse aller dormir mon éternel sommeil…

Émile Raguin • Heure sainte | Les rendez-vous du vers

 







Heure sainte




Émile Raguin





C’est l’heure d’arrêter, en cette fin du jour,
Les peines et les pas des chevaux de labour.
Alors en m’appuyant sur ma vieille charrue,
Je prends quelque repos : l’heure sainte est venue.
Le soleil rougeoyant s’écrase à l’horizon.
Comme un feu qui vacille et couve le tison,
Il emplit le beau ciel d’une lumière rose
Et le calme du soir descend sur chaque chose.
Le champ que j’ai tracé semble attendre la nuit,
L’ombre monte en son sein, quelque motte reluit
Et la terre rêvant de nouvelle semence
En donnant au hasard sa sauvage fragrance,
À travers le chaos de mon labour récent
Exhale au vent du soir son désir innocent !

lundi 14 septembre 2026

Philémon Savory • L’abreuvoir | Les rendez-vous du vers

 







L’abreuvoir




Philémon Savory





Autour de l’abreuvoir les bœufs sont rassemblés
Et boivent à longs traits l’eau qui coule limpide.
Auprès d’eux le bouvier attend d’un air stupide,
Fredonnant à mi-voix quelques bons vieux couplets.

C’est midi. Le soleil qui bronze les grands blés
A fait fuir le travail, et la campagne est vide.
Tout le monde soupire après un temps humide.
L’homme et les animaux ont l’air d'être accablés.

Le bétail boit longtemps. Songez, la soif décime :
Il fait si chaud qu’un peu de bonne eau le ranime.
Et puis, ils ont peiné depuis le grand matin.

Le bouvier en chantant envie aussi sa table.
Ses bêtes l’ont compris et, prenant leur chemin,
Toutes paisiblement retournent à l’étable.

dimanche 13 septembre 2026

Édouard Michaud • Aurence | Les rendez-vous du vers

 







Aurence




Édouard Michaud





Je ne sais quel désir vers ton eau me ramène
Et quel puissant attrait, le jour où l’on promène
Son corps diminué d’un servage éternel,
Me fait rêver de toi, très pure où pleut du ciel,
Intime, nonchalante, harmonieuse, Aurence.
Mais qu’un rayon subtil te pénètre ou que, dense,
L’air saturé de spleen te patine d’étain,
Je suis ton hôte et viens te voir dès le matin,
Car son charme est plus vif quand la grâce s’éveille.
Je vais et ton babil me chante dans l’oreille
Et j’ai splendide ou gris, ton frisson dans les yeux,
Et le roncier qui pend se flanque d’iris bleus
Pour que son ombre en toi s’achève en teinte claire.
À peine un roc tombé provoque ta colère
Et ton cours, plus surpris qu’il n’en est irrité,
Hésite, se reprend et s’argente à côté.
Tu glougloutes aux troncs caverneux des vieux saules
Et l’on voit quelquefois jaillir d’entre leurs gaules
Dont le feuillage bleu s’étire au moindre vent,
Le prompt martin-pêcheur comme un saphir vivant.
Le vergne t’abandonne une feuille au passage,
Un châtaignier, spectre encor vert qui nargue l’âge, ¹
Te jette sa racine et te boit à coups sourds !
Aux remous ténébreux et troublants de tes gours,
L’index collé le long de sa mince baguette,
L’innombrable pêcheur se persuade et guette ;
D’inquiets peupliers tremblent au bord de toi,
Et c’est un bon moulin qu’ils frôlent, dont le toit
Roucoule obstinément de pigeonniers sans nombre :
Moulin Pinard discret et moulin Grand qui sombre
Au vert plongeant et dru de ses prés citadins ;
Moulin Blanc où parmi ses roses, le jardin
Pousse un peuple qui rit de tonnelles vermeilles ;
Moulin du Mas perdu que découvre l’oreille
Et qui me vit avec Rebier lamper un soir
Un clair cidre alourdi de crêpes de blé noir.
Et je retiens de toi, mon Aurence si douce
Qu’on t’imagine un lit perpétuel de mousse,
Ces coins où l’œil perçoit des courtils se pencher,
D’où ton flot d’avril sort, plein de fleurs de pêcher,
Les ponts de bois tendus de ta rive à ta rive
Et les gués ruisselants dans leur berge déclive
Où quand le soleil d’août descend aux tucs herbeux,
Viennent, exaltés d’or, s’abreuver les grands bœufs,
Pendant que l’arc des nuits se givre, encore pâle,
Et que le ciel plus pur s’ouvre à la prime étoile.

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1. Vers original erroné : Un châtaignier, spectre encore vert qui nargue l’âge,. Corrigé pour seoir à la bonne métrique.