samedi 3 octobre 2026

Louis Duplain • Intérieur paysan | Les rendez-vous du vers

 







Intérieur paysan




Louis Duplain






Auprès de la fenêtre aux rideaux de colon
La table de sapin, blanche et bien équarrie ;
Le dressoir aux vieux plats où des amants se rient
Des injures du temps, sous un galant dicton ;

Balançant lentement son disque de laiton
L’horloge entre Joseph et la Vierge Marie
Et, pris entre sa gaine et la tapisserie,
L’almanach rapporté du chef-lieu de canton ;

Un globe au milieu d’un bahut qui se cironne,
Où des fleurs d’oranger jaunissent en couronne ;
Un lit large et profond aux rideaux étouffants,

Où meurent les aïeux, où naissent les enfants,
Et creusant de son poids la couverture bleue,
Un chat rouge qui dort le museau sous sa queue.

Édouard Michaud • Le faure | Les rendez-vous du vers

 







Le faure




Édouard Michaud






Dans sa forge, antre noir où la flamme est pareille
À la rouge splendeur des ronds soleils d’hiver,
Vers l’enclume qui tinte aux chocs du marteau clair
Il se penche, vermeil dans sa barbe vermeille.

Tordant en arc fendu le fer double des bœufs,
Battant la faux qui sonne et d’où part l’étincelle,
Il prépare, et son front éclatant en ruisselle,
Le deuil qui suit la fauche aux flancs des tucs herbeux.

Juin commence et la nuit descend, pure. Il persiste
Un peu du couchant mort dans le ciel presque triste.
Plus de pâtre attardé et le vide est total.

Et grandi d’être seul, le faure qui s’obstine
Semble, sculpté du feu dont l’ardeur le patine,
Un dieu de bronze neuf prêt pour le piédestal.

samedi 26 septembre 2026

Auguste Gaud • Nanon et sa vache | Les rendez-vous du vers

 







Nanon et sa vache




Auguste Gaud






La petite Nanon, à la rose frimousse,
A conduit dans le val herbu sa vache rousse,
Qui broute le gazon sous les grands peupliers.
Les chèvres, les agneaux, les boucs et les béliers,
Dans les ombreux sentiers, parmi les vertes mousses,
Folâtrent et s’en vont broutant les jeunes pousses,
Tout le long des taillis épais et des buissons,
Où merles et linots égrènent leurs chansons.

Nanon aura douze ans aux prochaines vendanges ;
Son fichu de velours est tout garni de franges,
Et sa coiffe lui sied certes mieux qu’un chapeau ;
Sa joue a la fraîcheur d’une rose, sa peau
Est blanche comme un lys que vient frôler l’abeille ;
Et sa bouche est à la fraise des bois pareille,
Quand au soleil de mai le matin dans l’aiguail,
Elle brille comme une perle de corail...

À l’ombre d’une haie en fleur elle est assise,
Et dans ses blonds cheveux que caresse la brise,
Elle a mis des bleuets et de blancs liserons...
Sa vache rousse est là, dans l’herbe ; ses yeux ronds
Qui vous fixent parfois avec mélancolie,
Sont doux ; et de bon lait sa mamelle est remplie.
Ses cornes sur son front forment comme un croissant,
Or, elle suit l’enfant d’un regard caressant ;
Et, quand de son côté Nanon tourne la tête,
On voit soudain briller les doux yeux de la bête.

vendredi 25 septembre 2026

Blanche Tisseire • L’Héritage du vieux Farinel | Les rendez-vous du vers

 







L’Héritage du vieux Farinel




Blanche Tisseire






Le moulin délaissé depuis plusieurs années,
De son vieux Farinel semble porter le deuil.
L’Héritier dédaigneux en a fermé le seuil,
Tout cela n’est pour lui que choses surannées.

Surannés, ces longs bras où s’engouffrait le vent,
Que l’hiver transformait en palettes d’hermines,
Dans le logis désert l’Oubli vainqueur chemine,
Il rôde, à pas feutrés, des meules à l’auvent.

Surannés, ces habits, ce grand bonnet rustique,
Du pauvre Farinel qu’éveillait le matin.
Les sacs de grain étaient son grec et son latin,
Tout restait calme joie en son long rêve antique.

Ce rêve se bornait au talus de gazon
D’où le blé ressortait belle farine blanche :
La figure poudrée et le poing sur la hanche
Il regardait le soir descendre à l’horizon.

Ministre de Cérès qui fait la moisson blonde
Il aimait ce tableau qu’aimèrent ses aïeux,
Dans sa vieille routine il était orgueilleux
De bien moudre le blé, grand nourricier du monde,

Survivant d’un autre âge, il ne s’occupait pas
D’un gain plus élevé, d’un travail plus facile.
Au premier chant du coq il se levait docile
Sans voir qu’une grande Ombre accompagnait ses pas.

Cette ombre un jour glaça le souffle sur sa bouche,
Le logis animé devint silencieux,
L’Héritier le lorgnant d’un air insoucieux,
Murmura : « Rien ne vaut la peine que j’y touche

« Moulin, tes bras falots pourront dormir longtemps,
« Tes murs seront bientôt une affreuse masure,
« Ainsi qu’un vêtement fendu, rongé d’usure,
« Tu subiras tout seul les insultes du Temps.

« Le Village à tes pieds, s’étoile de lumière,
« Nulle électricité n’illumine ton front,
« Débris des jours passés, pardonne mon affront,
« Ma vie en deviendrait beaucoup trop coutumière ».

Pauvre vieux Farinel, ennemi du Progrès,
Tu ne connaissais pas cet Héritier avide
Qui t’oublia si vite et dont la main trop vide
N’a pas su t’effeuiller une fleur de regrets.

Emmanuel Auréjac • Aux paysans | Les rendez-vous du vers

 







Aux paysans




Emmanuel Auréjac






Ô paysans, aimez la terre, les guérets
Où votre bras musclé s’acharne, où votre torse
Livre aux baisers du vent le hâle de l’écorce,
Où votre faim s’apaise aux rustiques brouets.

Ne la quittez jamais, la terre ; les regrets
Suivraient de près, hélas ! la miroitante amorce ;
La terre est le facteur puissant de votre force,
Elle épure le sang qui bat sous vos droguets.

Tandis qu’en votre ciel, terne ou bleu, toujours vibre
Ce grand frémissement qui dit : « Homme, sois libre »,
Des clartés de l’aurore aux couchants assoupis.

Pour le cœur qui s’éveille et pour l’âme lassée
S’élève du sillon avec l’or des épis
La chaste floraison de la Bonne Pensée.