samedi 26 septembre 2026

Auguste Gaud • Nanon et sa vache | Les rendez-vous du vers

 







Nanon et sa vache




Auguste Gaud






La petite Nanon, à la rose frimousse,
A conduit dans le val herbu sa vache rousse,
Qui broute le gazon sous les grands peupliers.
Les chèvres, les agneaux, les boucs et les béliers,
Dans les ombreux sentiers, parmi les vertes mousses,
Folâtrent et s’en vont broutant les jeunes pousses,
Tout le long des taillis épais et des buissons,
Où merles et linots égrènent leurs chansons.

Nanon aura douze ans aux prochaines vendanges ;
Son fichu de velours est tout garni de franges,
Et sa coiffe lui sied certes mieux qu’un chapeau ;
Sa joue a la fraîcheur d’une rose, sa peau
Est blanche comme un lys que vient frôler l’abeille ;
Et sa bouche est à la fraise des bois pareille,
Quand au soleil de mai le matin dans l’aiguail,
Elle brille comme une perle de corail...

À l’ombre d’une haie en fleur elle est assise,
Et dans ses blonds cheveux que caresse la brise,
Elle a mis des bleuets et de blancs liserons...
Sa vache rousse est là, dans l’herbe ; ses yeux ronds
Qui vous fixent parfois avec mélancolie,
Sont doux ; et de bon lait sa mamelle est remplie.
Ses cornes sur son front forment comme un croissant,
Or, elle suit l’enfant d’un regard caressant ;
Et, quand de son côté Nanon tourne la tête,
On voit soudain briller les doux yeux de la bête.

vendredi 25 septembre 2026

Blanche Tisseire • L’Héritage du vieux Farinel | Les rendez-vous du vers

 







L’Héritage du vieux Farinel




Blanche Tisseire






Le moulin délaissé depuis plusieurs années,
De son vieux Farinel semble porter le deuil.
L’Héritier dédaigneux en a fermé le seuil,
Tout cela n’est pour lui que choses surannées.

Surannés, ces longs bras où s’engouffrait le vent,
Que l’hiver transformait en palettes d’hermines,
Dans le logis désert l’Oubli vainqueur chemine,
Il rôde, à pas feutrés, des meules à l’auvent.

Surannés, ces habits, ce grand bonnet rustique,
Du pauvre Farinel qu’éveillait le matin.
Les sacs de grain étaient son grec et son latin,
Tout restait calme joie en son long rêve antique.

Ce rêve se bornait au talus de gazon
D’où le blé ressortait belle farine blanche :
La figure poudrée et le poing sur la hanche
Il regardait le soir descendre à l’horizon.

Ministre de Cérès qui fait la moisson blonde
Il aimait ce tableau qu’aimèrent ses aïeux,
Dans sa vieille routine il était orgueilleux
De bien moudre le blé, grand nourricier du monde,

Survivant d’un autre âge, il ne s’occupait pas
D’un gain plus élevé, d’un travail plus facile.
Au premier chant du coq il se levait docile
Sans voir qu’une grande Ombre accompagnait ses pas.

Cette ombre un jour glaça le souffle sur sa bouche,
Le logis animé devint silencieux,
L’Héritier le lorgnant d’un air insoucieux,
Murmura : « Rien ne vaut la peine que j’y touche

« Moulin, tes bras falots pourront dormir longtemps,
« Tes murs seront bientôt une affreuse masure,
« Ainsi qu’un vêtement fendu, rongé d’usure,
« Tu subiras tout seul les insultes du Temps.

« Le Village à tes pieds, s’étoile de lumière,
« Nulle électricité n’illumine ton front,
« Débris des jours passés, pardonne mon affront,
« Ma vie en deviendrait beaucoup trop coutumière ».

Pauvre vieux Farinel, ennemi du Progrès,
Tu ne connaissais pas cet Héritier avide
Qui t’oublia si vite et dont la main trop vide
N’a pas su t’effeuiller une fleur de regrets.

Emmanuel Auréjac • Aux paysans | Les rendez-vous du vers

 







Aux paysans




Emmanuel Auréjac






Ô paysans, aimez la terre, les guérets
Où votre bras musclé s’acharne, où votre torse
Livre aux baisers du vent le hâle de l’écorce,
Où votre faim s’apaise aux rustiques brouets.

Ne la quittez jamais, la terre ; les regrets
Suivraient de près, hélas ! la miroitante amorce ;
La terre est le facteur puissant de votre force,
Elle épure le sang qui bat sous vos droguets.

Tandis qu’en votre ciel, terne ou bleu, toujours vibre
Ce grand frémissement qui dit : « Homme, sois libre »,
Des clartés de l’aurore aux couchants assoupis.

Pour le cœur qui s’éveille et pour l’âme lassée
S’élève du sillon avec l’or des épis
La chaste floraison de la Bonne Pensée.

Raymond Bastid • La vieille grange | Les rendez-vous du vers

 







La vieille grange




Raymond Bastid






Quatre murs qu’un vieux toit de moins en moins abrite
Sur qui la mousse a mis son reflet vert-pourpré :
C’est une grange, vieille, et presque trop petite
Pour contenir le foin fauché sur un seul pré
Mais où grimpe la clématite.

Elle est comme enfouie au milieu des buissons,
Des herbes de printemps, des ronces, des orties,
Avec leurs têtes qui frôlent de leurs frissons
Le toit conique, et bas, et dont maintes parties
Ne recouvrent plus les moissons.

Elle est seule, perdue, autour aucune ferme.
Avec ses ais disjoints et ses vieux bois pourris
Au dessous c’est l’étable ; entre les pavés germe
Un grain de blé dont les fruits, là, seront flétris
Avant qu’ils arrivent à terme.

Le jour, la nuit, qu’il fasse chaud, qu’il fasse froid,
La bise entre en sifflant fraîche, rageuse, vive :
Comme elle arrache ’un son aux cloches du beffroi,
Son souffle fait vibrer le portail en ogive,
Et danse autour d’un timon droit.

Depuis longtemps, la vie a quitté cette étable
Avec ses chants, ses cris, et ses longs beuglements,
Elle n’est maintenant, hélas ! plus habitable
Et l’oiseau de nuit seul avec ses hurlements ¹
Réveille un écho lamentable.

Au dessus, dans la grange, on met encor le foin
Que de robustes gars fauchent sur la prairie ;
On y rentre alors grise, et mûre, et sèche à point,
L’herbe à qui le soleil bût la sève fleurie,
Et qui calfeutre chaque coin.

Elle revient pendant deux jours à sa jeunesse
La grange ; les bœufs roux piétinent son plancher,
Et les chars, avec un certain air de noblesse
Déversent lentement aidés par le vacher,
Le lourd fardeau de leur richesse.

Puis, lorsque la moisson très bonne par hasard,
Ne peut complète entrer dans les granges modernes,
Aux toits d’un gris bleuté comme un toit de bazar,
On couche le surplus sous les chaumes arvernes
Où s’ensoleille un gros lézard.

Du seuil herbeux l’on voit les vieux dômes de lave
Qu’illumine l’aurore et dore le couchant,
Le genêt qui fleurit sur la terre qu’il brave,
Et les rocs dénudés d’où s’élève le chant
Du pâtre à la voix chaude et grave.

Je l’aime, cette grange, au cachet vieux, brutal,
Et bien souvent, matin ou soir, j’ouvre sa porte :
Car j’y sens mieux qu’ailleurs l’air du pays natal
Cet air toujours si pur dont chaque souffle apporte
Les senteurs des monts du Cantal.

______________________

1. Vers initial : Et l’oiseau de nuit seul par ses hurlements ; l’auteur a peut-être voulu mettre le mot nuit en diérèse, mais j’ai modifié le vers pour seoir à la bonne métrique.

dimanche 20 septembre 2026

Édouard Michaud • Gerbe baude | Les rendez-vous du vers

 







Gerbe baude




Édouard Michaud





Les sacs sont lourds de grain, la paille est sur la barge,
Et propice à l’ampleur des solennels repas,
La grange ouverte encadre, au gris d’un portail las,
Le ciel splendide et pur où fond un soleil large.

Jusqu’au seuil fauve on voit la table s’allonger
Et pour parer la nudité des nappes blanches,
Rampent en cercles verts, autour des plats, des branches
Où la rose aigre alterne avec l’œillet léger.

L’adisias gaillard des conviés résonne.
Le maître est au cellier qui perce une ample tonne.
On l’appelle et bientôt, sur l’excessif décor,

Préludant au banquet dont les apprêts s’achèvent,
Entre de rudes mains de gros verres se lèvent
Où le vin semble un doigt qu’on boit de ce soir d’or.