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mardi 30 décembre 2025

Édouard Michaud • Après des jours | Les rendez-vous du vers






Après des jours




Édouard Michaud





Après des jours dans la cité qui m’exaspère,
Après des jours où l’œil comme en exil espère
Le petit chemin creux bordé de noisetiers,
Je vous revois, côteaux parafés de sentiers,
Étangs dont le cristal dans la lumière fume.
Le vent subtil m’apporte un bruit lointain d’enclume
Avec l’encens léger d’un proche feu de bois.
Le parfum qui m’est cher déjà flotte à mes doigts,
Parfum rural et fort ou discrètement entre
L’odeur des bœufs perdus en l’herbe jusqu’au ventre,
Mélangée à votre âme, ô nos agrestes fleurs.
La nocturne rosée est déjà tout en pleurs
Sur les nets châtaigniers où le rayon vient boire.
Le loriot et la fauvette à tête noire
Sortent des hauts genêts, trille et pipeau d’argent.
Au front des tufs rocheux l’ajonc brille, émergeant
Du matelas épais des bruyères qui saignent,
Et les bouleaux s’éploient aux souffles qui les peignent.
Voici le Mas, voici la lande où j’allais voir,
Quand l’Automne en nos cœurs fait descendre le soir,
Le tragique soleil tomber comme un fruit rouge.
La source du fossé sous le gras cresson bouge,
On se sent à la fois allègre et recueilli
Et le ciel bleu qui tremble aux branches des taillis
Est si tendre qu’on rêve avec ferveur d’enfance.
Un éclair luit aux troncs tout là-bas, c’est l’Aurence
Où s’attarde le geste inlassé du pêcheur.
Et d’éprouver autour de moi tant de fraîcheur,
Tant de calme divin et de splendeur alerte,
Et de me perdre ainsi dans l’immensité verte,
Sous l’aspect que la ville absurde me donna,
Je me retrouve tel que Dieu me façonna,
Mon naturel vainqueur se risque à la fenêtre,
Je touche les contours oubliés de mon être
Et pour une heure, hélas ! — trop fugitif cadeau —
Je suis comme un poisson qu’on replonge dans l’eau.

samedi 6 décembre 2025

Édouard Michaud • Vieux pont | Les rendez-vous du vers






Vieux pont




Édouard Michaud





Le vieux pont dans le soir, affaissé sur ses arches,
Rêve, touché de brise où flotte une odeur d’eau.
La cathédrale le domine et tend le dos
Au soleil qui frémit sur la Vienne qui marche.

L’heure est divine. Un battoir sonne. Des plongeons
Claquent au flot du large où le poisson émerge,
Et dans le calme d’or qu’il bat de plume vierge
Passe au ciel délicat un vol lent de pigeons.

Contre le parapet, avec les jours plus fruste,
Un pêcheur suit de l’œil le fil mince, le buste
Tout assailli de giroflée et de brins verts ;

Et soudain, pur collier qu’un doigt brusque éparpille,
Multiplié par toi d’échos furtifs et clairs,
Bondit et court, ô pont, heurtant et peuplant l’air,

Un rire frais, éperdument, de jeune fille.

mardi 30 septembre 2025

Édouard Michaud • Rus | Les rendez-vous du vers






Rus




Édouard Michaud





J’adore tout des bourgs, tout jusqu’à l’atmosphère.
On arrive content du trajet qu’on dût faire
À travers des chemins, des halliers et des bois
Et c’est un soir pieux de septembre et les voix
S’aggravent à frapper l’air vespéral qui vibre.
On courut un grand jour, fiers de se sentir libres,
Parmi le soleil tendre et le vent qui passait,
Et l’on rentre et l’on guigne aux vitres le corset
Craquant et plantureux des appas de l’hôtesse.
Et c’est alors, charmante et fine politesse,
L’accueil des purs relents qui vont de seuil en seuil :
Le bois qui flambe et met au trou de l’huis son œil
Et laisse fuir l’encens faible de sa fumée ;
Le lard, régal prochain de la bande affamée,
Qui crépite et qui cuit dans la poêle aux grands bords ;
De l’ancestral chaudron plat sur ses trois pieds tors
Et qu’on frotte de couenne avant que d’y répandre
La pâte lourde au teint décoloré de cendre,
Un parfum exhalé de massif galétou ;
Et près du bouillon tiède où trempa tout un chou,
L’odeur fraîche du pain qu’une main nette coupe.
Et l’on pourra dehors manger son ample soupe
En respirant, feuillage et roses mélangés,
L’âme errante qui sort des agrestes vergers.

mardi 1 juillet 2025

Édouard Michaud • Là-bas | Les rendez-vous du vers






Là-bas




Édouard Michaud





Pendant que la cité torrentueuse et grise
S’apaise par degrés et se dore de soir,
Et pendant qu’aux quartiers d’usine l’on peut voir
L’âpre torche d’un four crépiter dans la brise ;

Je pense au bourg lointain si souvent visité
Par mon âme qu’effleure un regret nostalgique
Qu’il me semble présent avec sa tour tragique
Et telle qu’un géant dans sa marche arrêté.

Là-bas ! — Hélas ! là-bas, c’est l’heure où tinte encore,
Se mêlant à l’appel de l’angélus léger,
Sous les coups d’un marteau qui s’exalte à forger,
Le double cap chantant de l’enclume sonore.

Le soleil descendu cisèle à l’horizon
Deux nuages étroits et flottants comme un voile,
Une extase est au ciel déjà pers — et l’étoile
Vient y mettre une fleur qui serait un frisson.

Le croissant d’argent fin se précise et se double
Sur l’étang net qui songe entre ses longs roseaux.
Plus de pas qui s’attarde et les derniers oiseaux
Se hâtent vers les bois dont le contour se trouble.

Un meuglement de bœuf monte d’un chemin creux.
C’est un troupeau rentré du pacage et qui trempe
Au fil frais du ru proche où de la pourpre rampe
Ses flancs massifs et blonds et ses mufles ocreux.

Les champs déserts s’emplissent d’ombre. L’aile lasse,
Le vent frôle la branche au-dessus du vieux mur.
Et les subtils parfums de l’herbe et du blé mûr
S’imprègnent d’une odeur d’eau vive quand il passe.

Mais les seuils sont peuplés. On cause. Le jour fut
Dur à tous et l’on vient distraire un peu sa peine ;
Et l’on dit, à propos de la moisson prochaine —
Le gai ménétrier qu’on assied sur un fût,

Les ripailles après le travail des faucilles,
— Et l’on entend friser, cristal pur dans l’air pur,
D’un groupe qui décroît, de plus en plus obscur,
Le rire souple et musical des jeunes filles.

dimanche 1 juin 2025

Édouard Michaud • Un arbre | Les rendez-vous du vers






Un arbre




Édouard Michaud





C’est un acacia splendidement monté
Parmi les toits, sous ma fenêtre et que l’été
Lui fasse un vert manteau mouvant ou que l’automne
L’effeuille, feuille à feuille, au ciel fin qui moutonne,
Il élargit mon humble horizon citadin.
Calme, il a l’air d’un roi, mais la brise soudain
Passe, alerte, à travers sa flexible ramure,
Et l’arbre harmonieux se répand et murmure,
Semblable à des flots verts brusquement déliés.
Quand le large vent d’ouest se heurte aux troncs pliés
Et que l’orage au loin a des voix qui s’irritent,
Alors que les oiseaux par vols directs s’abritent,
Je l’ai vu se cabrant, battu d’averse, et fort
Et souple, tenir tête au vent fougueux qui tord.
Et comme il était beau dans cette lutte, athlète
Dont la face ruisselle et dont le flanc halète,
Mais qui, sachant autant se soustraire qu’oser,
Peut subir l’ouragan sans en être brisé !
Et je l’aime surtout par les soirs lents et vastes
À l’heure où constellé d’éclaboussures chastes
Qui sont l’éveil léger d’astres prêts à surgir,
Il dresse sur la ville enfin lasse d’agir
Et qui, spirituelle, à rêver se hasarde,
Un front d’or où le jour, traqué d’ombre, s’attarde.

mercredi 23 avril 2025

Édouard Michaud • Matutinale | Les rendez-vous du vers






Matutinale




Édouard Michaud





Il n’est pas jour encor, mais une clarté vibre
Pâle et divine aussi le long des choses, l’or
Avec la pourpre au fond des clairs espaces dort *
Et le soleil n’est pas des frais horizons libre.

La cité qui mugit comme un monstre, à midi,
Sommeille, et des toits pleut une ombre douce — et l’âme,
La sachant l’âpre scène où geint l’éternel drame,
Fait qu’un doute angoissant monte à l’œil interdit.

Comment ! l’on souffre ici ? l’on y pleure ?... on y rêve ?
Après la lutte, après les larmes, c’est la trève
Et nul ne se souvient du jour qu’il a vécu.

La fée Illusion à consoler halette. **
Tel riche ankylosé croit qu’il renaît athlète
Et tel gueux croit qu’il palpe une rondeur d’écu.


-


* Vers initial erroné : Et la pourpre au fond des clairs espaces dort ; modifié par moi-même pour seoir à la bonne métrique.

** Graphie correcte : Halète ; laissé tel quel.

lundi 24 mars 2025

Édouard Michaud • Trains de bois | Les rendez-vous du vers







Trains de bois



Édouard Michaud





Ce n’est plus maintenant qu’un souvenir, hélas !
Tant l’homme marche vite et tant l’heure s’épuise,
Et je les vois encor déferler sur l’eau grise
Contre la berge basse et les longs bateaux plats.

Ils arrivaient des tucs lointains plantés de chênes
Où la forêt fait suite à d’indigents pâtis,
Semblables, se heurtant en de sourds cliquetis,
Aux chaînons mal soudés d’une géante chaîne.

Vers le pont Saint-Étienne au sextuple éperon,
Un barrage dressait, taillé de main rustique,
Trois fûts d’arbres pareils, renflés et fantastiques
Et vivants presque avec leur mousse en chaperon.

C’est là que se brisait le train vaste, tumulte
Moins actif par degrés, les bûches se casant ;
Et pour peu qu’au déclin le soleil fût en sang
Et qu’au vent persistât une hivernale insulte,

On croyait, à fixer les bûches, assister,
Quand la corolle est proche et que l’avril commence,
Et bien qu’on fût alors aux premiers jours d’été,
Au spectacle craquant de la débâcle immense.

vendredi 20 décembre 2024

Redécouvrir Édouard Michaud

 

Puisque le poète Édouard Michaud (1876-1935) est dans un oubli tel qu’aucune page internet n’en a dressé le portrait (encor moins une page Wikipedia), je le présente ici.

Ses poésies seront à terme probablement les plus fréquentes, avec celles de Marie Dauguet et les miennes, sur Les rendez-vous du vers.


C’est par sa poésie, justement, que je commencerai ledit portrait.

L’on pourrait qualifier celle-ci de « hachurée » si l’on voulait l’imager. Ce n’est pas dans la coulée mais dans le sens aigu de la saccade que ses émotions sont prégnées. Bien sûr, l’on peut voir dans la poésie de cette nature la marque des temps modernes, puisque notre ami Michaud est né en 1876 et décédé en 1935. Mais toujours il a été fidèle, hormis dans son ouvrage posthume, au vers régulier, le seul véritable.



Édouard Michaud, vers 1905, photographie utilisée pour présenter l’auteur lors d’une représentation de sa pièce La Passion.




En fait, il apparaît que cette sensation de « coupures », de « cahots », d’ « entrechocs » procède profondément de la rusticité d’esprit de l’auteur, et pas vraiment d’autre chose. Comment ne pas entendre aux détours de ses vers le choc du métal sur l’enclume, la faulx qui bat les blés jusqu’à brutalement s’arrêter pour le repos du batteur, ou encor l’arrêt des pas du bœuf en plein ahan malgré l’aiguillon qu’on active ?


À cette tendance à la « saccade » s’ajoute une belle maîtrise de la reprise ; reprises n’étant pas forcément illustrées par la terminaison d'une phrase placée à l’hémistiche, mais par l’impression d’un souffle renouvelé sans cesse en plein vers.


Enfin, parmi les spécificités du « style Michaud », notons l’absence de retenue, et donc sa volonté pour la répétition de mêmes mots au sein d’un vers, ce dont il est ordinairement plus élégant de se garder de faire.


L'on retrouve notamment ce type de vers — liste non exhaustive — dans le poème intitulé Là-bas :


Mais les seuils sont peuplés. On cause. Le jour fut

Dur à tous et l’on vient distraire un peu sa peine ;

Et l’on dit, à propos de la moisson prochaine —

Le gai ménétrier qu’on assied sur un fût,


Les ripailles après le travail des faucilles,

Et l’on entend friser, cristal pur dans l’air pur,

D’un groupe qui décroît, de plus en plus obscur,

Le rire souple et musical des jeunes filles.



Ou aussi dans le poème Le drac :


Vous aviez aux rosiers qui bordent le jardin

Mis des tuteurs liés d’une branche de vime

Ou tenté, délicat, quelque greffe — à la cîme

D’un églantier choisi parmi vingt églantiers ;



Ou encor dans un poème intitulé Panche :


La lune au ciel mettait son arc de toile blanche,

Un ru hâtif sonnait contre des rocs, là-bas,

Et comme se parlant à soi-même tout bas,

Quelque crapaud perdu dans l’ombre où le vent flotte

Tirait de son flûteau toujours la même note,

Et l’on eût dit des gouttes d’eau tombant dans l’eau.



À cela s’ajoutent des petites coquilles, des semblants d’imperfections traduits par les notes de rectifications d’un numéro de revue à l’autre sur tel ou tel poème publié dans ces revues, et qui amplifient l’authenticité de l’auteur. Ces « failles qui révèlent le vivant », si je puis dire.


Dans une chronique de l'ouvrage posthume Du soleil dans la brume, Gabriel Chadelas, de la revue La vie limousine, va plus loin :


« La syntaxe peut paraître incorrecte, l’assemblage des mots se réalise simplement comme les hommes frustes qui vivent autour des objets rustiques ont l’habitude de le réaliser, avec un langage synthétique, sobre de détails et plus près de l’action que du rêve. »


S’ajoutent enfin des tournures de vers que je qualifierais très simplement de circonlocutives. Édouard Michaud semble enrouler ses vers dans des sortes de draps se terminant tantôt sur un léger chiffonnage, tantôt sur une lisseur de soie.

Un critique lui reprochera, avec tort et raison à la fois, de trop en faire avec ces circonlocutions, dans le seul but que son vers échappe à la banalité.




Édouard Michaud, dans sa trentaine.




Ce qui est certain est que ce vers se reconnaît entre tous, signe d’une singularité prégnante. Et, sans doute, ce dont il s’est fait le maître le meilleur est la savante alternance entre vers coulants et vers piqués. Il use à plein de « tuc » (côteau, en limousin), de « choc », de « cep », de « cristal », pour faire son vers plus sec qu’un croûton de pain rassis puis détendre sa poésie avec d’autres vers étendant tous leurs membres, comme on transforme ce même pain rassis en pain perdu. Figure de style commune en poésie, en tout cas chez ceux qui la maîtrisent le mieux, mais qui semble chez Michaud être une seconde nature ; et, mêlée à la sainteté des thèmes de son pays natal, en ressort dans l’excellence.


Jamais sans doute un poète n’eut senti si fort l’odeur du pied de pomme de terre que l’on arrache de celle-ci ; bien qu’en Limousin, c’est la culture de la châtaigne qui règne en maîtresse.


Cette authenticité se ressent même quand le strict terroir n'est pas l'objet de sa lyre.

Voyez ces deux premiers quatrains de son poème intitulé Conseil et qui montrent si bien sa « patte » :


Dans une usine aux bruits sans nombre,

Grincements durs et chocs de fer,

J’ai vu, l’œil terne — c’est d’hier —

Profil douloureux touché d’ombre,


Un ouvrier fleurant encor

La lande exquise où le vent passe

Et qui s’en vint troquer, rapace,

Sa liberté contre un peu d’or.


La contrepartie de sa singularité poétique est que sa poésie n'est guère encline à être par cœur apprise, selon moi. Elle ne semble pas viser la « coulée », rentre difficilement d’un bloc dans la tête. C’est en tout cas comment je la perçois : une poésie dont les vers frappent l’esprit, mais qui dans son ensemble se retient moins aisément que celle d’autres auteurs.

Ces vers qui impriment la matière cérébrale et l'âme avec, et brillent de leur singularité, j’en ai sélectionnés quelques-uns :


Dans le poème intitulé Cerises :


Aux paniers qu’on tressa durant l’hiver frileux,

La récolte croîtra, resplendissante et rouge,

Et par d’étroits sentiers, comme leurs doigts, calleux,

On sauf la crête en fleur des ronciers, rien ne bouge,

Les gens regagneront, d’ocre au pied des tucs bleus,

Le hameau familier : Le Mas, l’Age ou la Pouge.


Dans Gouhaud :


Et captifs frémissants qui battaient mon poignet,

Je revois, tout en or ou gainés d’argent vierge,

Les poissons précieux panteler sur la berge

Et happer l’air mortel d’un bec fou qui saignait.


Dans le poème intitulé Vieille auberge :


Oui, le hasard m’avait conduit, les jambes lasses

Et l’esprit obsédé d’un automnal tableau,

Feuille qui tombe ourlant un frisson bref sur l’eau,

Guérets veufs d’épis lourds désertés par les sèves,

Dans l’auberge paisible et vaste de mes rêves.


Ou encore le vers final du poème simplement intitulé Un arbre :


Et je l’aime surtout par les soirs lents et vastes

À l’heure où constellé d’éclaboussures chastes

Qui sont l’éveil léger d’astres prêts à surgir,

Il dresse sur la ville enfin lasse d’agir

Et qui, spirituelle, à rêver se hasarde,

Un front d’or où le jour, traqué d’ombre, s’attarde.



Le poète Jean Rebier (1879-1966) qui, dans un numéro de la revue Limoges - Illustré, dresse le portrait d’un Édouard Michaud alors tout juste trentenaire et déjà de solide constitution littéraire, dit de lui :


« Chaque vers d’Édouard Michaud contient une image, et il faudrait, après avoir lu un de ses sonnets, fermer les yeux et rêver un moment. Les délicats y puisent des jouissances infinies, mais le grand public qui n'aime pas à rêver et à approfondir, glisse et ne comprend pas. Et le bon poète s’en est attristé, car fils du peuple, il voudrait être surtout lu par le peuple qu’il aime et qu’il a toujours chanté. »


Quant à ses thèmes, Michaud était évidemment un régionaliste de pure essence. Tout son Limousin y est exprimé : ses villages, ses métiers, ses reliefs, ses échoppes, ses pâtres, ses ponts, ses châtaigniers…

Bref, il n'en fallait pas plus pour que le rang de plus complet des poètes du terroir limousin lui revînt de droit.


Dans sa série Anthologie des poètes limousins, publiée en épisodes dans la revue Le Limousin, son auteur, René-Georges d’Aubrun, va dans ce sens, évoquant avec beaucoup de justesse la nature dÉdouard Michaud en ces termes :


« C’est un tendre, un délicat. Nul poète n’a exprimé, avec une plus riche sensibilité, les beautés, les rudesses et les douceurs de notre vieille terre limousine. Il sent la nature profondément ; il chante, avec une joie presque panthéiste, nos labours, nos châtaigniers, nos eaux torrentueuses ou dormantes, nos molles prairies… »

 

Je regrette un peu pour ma part que les choses strictement agrestes y soient moins présentes que chez d’autres poètes, mais c’est là tâtillonner quelque peu.


Édouard Michaud vivait tout de même en ville, au 9 rue de Châteauroux, à Limoges, dans un petit immeuble sur le mur duquel fut après sa mort posée par la Société des Amis d’Édouard Michaud une plaque commémorative. Elle y figure encor de nos jours ; heureusement, réagirez-vous, mais je le précise car ce n’est pas toujours le cas ; par exemple, la maison natale du poète Anatole Belval-Delahaye, qui a si joliment chanté son Aisne natale, à La Ferté-Milon, a disparu avec le temps ; en tout cas, sur Google Street View, selon l'année des captures prises, tantôt elle y est, tantôt plus.




Le 9 rue de Châteauroux, domicile d’Édouard Michaud




La Société des Amis d’Édouard Michaud, présidée par son ami Jean Rebier, maintint après la mort du poète sa mémoire. Elle se chargea notamment de la réédition de son roman Margari, en version augmentée. J’ai personnellement peu goûté cette œuvre, sa « prose poétique » (je rejette cette appellation) ne m’a pas semblé refléter la qualité littéraire intrinsèque d’Édouard Michaud. Mais le roman fut très bien accueilli en son temps.


Édouard Michaud avait en tout cas touché à plusieurs genres littéraires. Dans sa vingtaine d’ans, c’est en tant que dramaturge qu’il s’exprima le plus et obtint ses premières reconnaissances hors du Limousin. Il écrivit plusieurs drames en vers dès la fin du XIXème siècle, dans la prime aube de ses 18 ans.


Ses ouvrages de poésies, parmi lesquels Fleurs éparses, Le chalel d’or, Les coqs ou encor Du soleil dans la brume, se trouvent difficilement, et c’est dans la numérisation des revues limousines du tournant du XIXème au XXème siècle que j’ai pu collecter ses poésies, et en grand nombre, en particulier dans les revues Lemouzi, La vie limousine, Le Petit Démocrate, Le Lien et, surtout, Limoges - Illustré.

Ce qui marque particulièrement est son entrée fracassante dans cette dernière ; en effet, après avoir envoyé deux poèmes à la revue — le souvenir de l’année de cette publication m’échappe — sa qualité poétique fut si instinctivement remarquée que son directeur nomma immédiatement le jeune homme au comité de rédaction. S’ensuivirent des dizaines et des dizaines de poèmes publiés au sein de la revue, et qui présentaient toujours une supériorité incontestable sur ceux des autres auteurs. Pourtant, les poètes exquis étaient nombreux au sein de la revue limousine, à commencer par Jean Rebier, ami proche de Michaud, les bien bons René Hyvert, Louis-Pascal Réjou, Jean-Baptiste Tricard, l'abbé Charles Chalmette, et d’autres.


Avant cela, il avait été, en 1897, le créateur d’une éphémère revue intitulée La Pinte.


Dans un portrait qu’il dressa de lui dans un numéro de la revue Limoges - Illustré, Hyvert le présente ainsi :


« Parmi le visage, dont les traits larges et francs révèlent la bonté du cœur, deux yeux d’éclairs changeants et vifs, comme le ciel limousin ; deux yeux, reflets d’une intelligence en travail, s’illuminant au passage des pensées. Avec cela, une voix douce et grave, chantante, qui lorsqu’elle déclame un sonnet, se fait captivante et ensorceleuse, délicieusement, si bien qu’on voudrait écouter toujours. L’âme se prend à ces tièdes accents. Michaud captive dès l’abord, par ses regards et par sa voix. »



Édouard Michaud, dans la dernière partie de sa vie.




Édouard Michaud était un ami personnel d’Eugène Le Roy, le célèbre auteur de Jacquou le Croquant, et qu’il ne rencontrera qu’une seule fois malgré une importante correspondance.


La plus ancienne mention que j’ai pu retrouver du poète est un diplôme d’honneur, reconnaissance intermédiaire entre la médaille de bronze et la simple mention, reçu lors d’un concours de poésie auquel il a participé au deuxième semestre de l’année 1892, avec un poème, dont le titre nous indique la probable modestie et la possible innocence, intitulé Gentils Oiseaux. Il était alors âgé de seize ans.


Après avoir créé avec Jean Rebier et Jean-Baptiste Sautour, l’ « Association limousine des écrivains du terroir », en 1913, il créera dans le milieu des années 1920 un groupe très inoriginalement intitulé L’École de Limoges.

Charles Argentin, le bon poète normand mort trop tôt, en fit de même avec la très inofficielle École de Fécamp, et sans doute d’autres de ces « Écoles » furent créées dans bien des régions : une appellation d’un cercle littéraire qui pouvait être rattaché à un auteur avec le secret espoir d’en faire une légende, car le poète rêve souvent de gloire même aux confins des sagesses de l’âge.

C’est donc dans le dernier décan de sa vie, celui où aucune publication poétique autre que celles au sein des revues ne parut, qu’Édouard Michaud anima ce groupe, dans lequel l’on trouvait la bonne poétesse Geneviève Michaud-Dutertre, sa fille.


Il mourut le 12 novembre 1935, là où il avait vécu, à Limoges, au 9 rue de Châteauroux.



Le site BNF Data ne lui ayant pas réservé une page, voici une liste non exhaustive de ses œuvres :



Poésie :


Fleurs d’Ogive (1893 ?)

Repentance (1893 ?)

Jonchée (1894)

Vigiles (1895)

Fleurs éparses (19??)

La Gazette de Gringoire (1909)

Le chalel d’or (1910)

Haut pays (19??)

Terre limousine (1912)

Les coqs (1914)

Le bouquet répandu (1921)

Du soleil dans la brume (1936)



Prose :


En Limousin (nouvelles, 1904)

Sous la lumière du chalel (nouvelles, 19??)

Sans culottes & barbichets (nouvelles, 1906)

Margari (roman, 1908)

Le pénitent pourpre (nouvelle, 1910)

La femme à la coupe (roman, 1919)

Le chevalier vengeur (roman, 1935)



Théâtre :


Agonie (1894)

Sur la Côte (1895)

Évangéline (1897)

La Passion (1906)

La Belle Coutelière, d’après le roman d’Eugène Le Roy (19??)

Tout va bien qui finit bien (1922)

Arthur a gagné le million (19??)

Province (1925)

La Fontaine en Limousin (1928)





Chronologie d’Édouard Michaud :




8 janvier 1876 : naissance d’Édouard Michaud.


1892 : possible première participation de l’auteur à un concours de poésie, auquel il sera mentionné pour un poème intitulé Gentils oiseaux.


1906 : nombreuses représentations dans la capitale de son drame en vers intitulé La Passion.


6 mai 1907 : décès de son ami et célèbre écrivain du terroir Eugène Le Roy, dont il sera l’un des porteurs du cercueil.


1908 : publication de son roman rustique Margari, qui deviendra l'œuvre en prose la plus estimée de l'auteur.


1911 : première et seule (?) mise en musique d’un poème d’Édouard Michaud, en l’occurrence Ode à la reine, poésie écrite en l’honneur de la Reine du Barbichet de l’époque, sur une partition du compositeur limousin Léon Roby, et chantée par deux cents enfants lors d’une représentation de la Société Harmonique.


1913 : création, avec des confrères, de l’Association limousine des écrivains du terroir.


1921 : dernier ouvrage de poésie publié du vivant de l’auteur, Le bouquet répandu.


12 novembre 1935 : décès d’Édouard Michaud.


1936 : publication posthume de son ultime ouvrage de poésie, Du soleil dans la brume.


Avril 1937 : réédition augmentée et remaniée de son roman Margari, par le Comité des Amis d’Édouard Michaud présidé par Jean Rebier.


Juin 1976 : exposition organisée à la bibliothèque municipale de Limoges pour le centenaire de la naissance de l'auteur, lors de laquelle furent exposés ses manuscrits, ses correspondances avec les écrivains de son temps, ainsi que ses aquarelles.


2023 : première publication de sa poésie sous forme audio.


2024 : premier article lui étant entièrement consacré (celui-ci même) publié sur internet. Préparation d'un site internet spécifique.





Aurélien Ridon du Mont aux Aigles,

Le 20 décembre 2024.