La symphonie des campaines
Henri Pauthier
Dès l’aube, à travers le décor
Des prés vêtus de pourpre et d’or,
Les cloches prennent leur essor ;
Campaine au son mat, presque éteint,
Clochette au chant clair, argentin,
Toutes tintant dans le matin,
Des étables et des fontaines
Elles s’ébranlent par centaines
Au fond des pâtures lointaines ;
Et tout le peuple de métal
Jette à l’azur du ciel natal
Sa fraîche aubade de cristal;
Les vaches vont à l’aventure,
Inquiètes, dans la pâture,
Heurtant leur muffle à la clôture ;
Elles longent, dans l’or des soirs,
La lisière des sapins noirs,
Meuglant après les abreuvoirs ;
Leur troupe à la panse ballante
Ondule en procession lente
Sous le couchant qui s’ensanglante ;
Soufflant la soif par leurs naseaux,
Vers les étangs aux fraîches eaux
Où chante le choeur des roseaux,
Par les sentes marécageuses
Vont les placides voyageuses
Aux prunelles toutes songeuses ;
Et les cloches à l’unisson
Reprennent, par tout l’horizon,
Leur danse folle et leur chanson ;
Tantôt s’égrenant isolées,
Tantôt en cadence mêlées,
Fendant l’air à pleines volées,
Toutes, dans le soir rayonnant,
Cloches, clochettes, vont sonnant,
Résonnant et carillonnant ;
Et graves, et comme attendries
Les ondes de leurs sonneries
Meurent au large des prairies.
A travers les sentiers du bois
Le passant s’arrête parfois,
Pensif, pour écouter leurs voix ;
Leurs chansons voguent confondues,
Par les airs comme suspendues,
Au sein des vertes étendues ;
En cadence, au creux des sillons,
L’invisible chœur des grillons
Accompagne les carillons ;
Et les plaines et les vallées
Retentissent, comme étoilées
Des sons de clochettes ailées.
A midi, quand sous les cieux blancs,
Couchés dans l’herbe sur leurs flancs,
Rêvent les troupeaux somnolents ;
Par la plaine tout engourdie,
Où flambe comme un incendie,
Expire au loin la mélodie.
Si parfois, rouvrant ses yeux clos,
Quelque vache, dans son repos,
De sa queue évente son dos,
Et des taons écarte l’atteinte :
A son cou sa clochette tinte
A peine, d’une voix éteinte ;
Puis, dans le silence endormeur,
En ondes lentes, la rumeur
Retombe, s’élargit et meurt.
Mais lorsqu’au vent du soir, les prés
Frissonnent comme un lac, marbrés
De larges reflets empourprés,
Il croit entendre sur sa tête
Les rumeurs d’une ville en fête,
Où tous les clochers, de leur faîte,
Epandent en essaims joyeux
Leurs carillons mélodieux
Qui s’enchevêtrent sous les cieux ;
Douces comme les mandolines
Vibrent le soir sur les collines
Les voix des cloches cristallines,
Et lorsque sous les cieux remplis
D’astres neigeux comme des lys
Bleuissent les grands prés pâlis,
On entend toujours, comme en rêve,
Mourir et renaître sans trêve,
Tel le bruit des flots sur la grève,
Les sons épars de leurs concerts
Qui surnagent au fond des airs
Dans le sommeil des champs déserts.
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