samedi 26 septembre 2026

Auguste Gaud • Nanon et sa vache | Les rendez-vous du vers

 







Nanon et sa vache




Auguste Gaud






La petite Nanon, à la rose frimousse,
A conduit dans le val herbu sa vache rousse,
Qui broute le gazon sous les grands peupliers.
Les chèvres, les agneaux, les boucs et les béliers,
Dans les ombreux sentiers, parmi les vertes mousses,
Folâtrent et s’en vont broutant les jeunes pousses,
Tout le long des taillis épais et des buissons,
Où merles et linots égrènent leurs chansons.

Nanon aura douze ans aux prochaines vendanges ;
Son fichu de velours est tout garni de franges,
Et sa coiffe lui sied certes mieux qu’un chapeau ;
Sa joue a la fraîcheur d’une rose, sa peau
Est blanche comme un lys que vient frôler l’abeille ;
Et sa bouche est à la fraise des bois pareille,
Quand au soleil de mai le matin dans l’aiguail,
Elle brille comme une perle de corail...

À l’ombre d’une haie en fleur elle est assise,
Et dans ses blonds cheveux que caresse la brise,
Elle a mis des bleuets et de blancs liserons...
Sa vache rousse est là, dans l’herbe ; ses yeux ronds
Qui vous fixent parfois avec mélancolie,
Sont doux ; et de bon lait sa mamelle est remplie.
Ses cornes sur son front forment comme un croissant,
Or, elle suit l’enfant d’un regard caressant ;
Et, quand de son côté Nanon tourne la tête,
On voit soudain briller les doux yeux de la bête.

vendredi 25 septembre 2026

Blanche Tisseire • L’Héritage du vieux Farinel | Les rendez-vous du vers

 







L’Héritage du vieux Farinel




Blanche Tisseire






Le moulin délaissé depuis plusieurs années,
De son vieux Farinel semble porter le deuil.
L’Héritier dédaigneux en a fermé le seuil,
Tout cela n’est pour lui que choses surannées.

Surannés, ces longs bras où s’engouffrait le vent,
Que l’hiver transformait en palettes d’hermines,
Dans le logis désert l’Oubli vainqueur chemine,
Il rôde, à pas feutrés, des meules à l’auvent.

Surannés, ces habits, ce grand bonnet rustique,
Du pauvre Farinel qu’éveillait le matin.
Les sacs de grain étaient son grec et son latin,
Tout restait calme joie en son long rêve antique.

Ce rêve se bornait au talus de gazon
D’où le blé ressortait belle farine blanche :
La figure poudrée et le poing sur la hanche
Il regardait le soir descendre à l’horizon.

Ministre de Cérès qui fait la moisson blonde
Il aimait ce tableau qu’aimèrent ses aïeux,
Dans sa vieille routine il était orgueilleux
De bien moudre le blé, grand nourricier du monde,

Survivant d’un autre âge, il ne s’occupait pas
D’un gain plus élevé, d’un travail plus facile.
Au premier chant du coq il se levait docile
Sans voir qu’une grande Ombre accompagnait ses pas.

Cette ombre un jour glaça le souffle sur sa bouche,
Le logis animé devint silencieux,
L’Héritier le lorgnant d’un air insoucieux,
Murmura : « Rien ne vaut la peine que j’y touche

« Moulin, tes bras falots pourront dormir longtemps,
« Tes murs seront bientôt une affreuse masure,
« Ainsi qu’un vêtement fendu, rongé d’usure,
« Tu subiras tout seul les insultes du Temps.

« Le Village à tes pieds, s’étoile de lumière,
« Nulle électricité n’illumine ton front,
« Débris des jours passés, pardonne mon affront,
« Ma vie en deviendrait beaucoup trop coutumière ».

Pauvre vieux Farinel, ennemi du Progrès,
Tu ne connaissais pas cet Héritier avide
Qui t’oublia si vite et dont la main trop vide
N’a pas su t’effeuiller une fleur de regrets.

Emmanuel Auréjac • Aux paysans | Les rendez-vous du vers

 







Aux paysans




Emmanuel Auréjac






Ô paysans, aimez la terre, les guérets
Où votre bras musclé s’acharne, où votre torse
Livre aux baisers du vent le hâle de l’écorce,
Où votre faim s’apaise aux rustiques brouets.

Ne la quittez jamais, la terre ; les regrets
Suivraient de près, hélas ! la miroitante amorce ;
La terre est le facteur puissant de votre force,
Elle épure le sang qui bat sous vos droguets.

Tandis qu’en votre ciel, terne ou bleu, toujours vibre
Ce grand frémissement qui dit : « Homme, sois libre »,
Des clartés de l’aurore aux couchants assoupis.

Pour le cœur qui s’éveille et pour l’âme lassée
S’élève du sillon avec l’or des épis
La chaste floraison de la Bonne Pensée.

Raymond Bastid • La vieille grange | Les rendez-vous du vers

 







La vieille grange




Raymond Bastid






Quatre murs qu’un vieux toit de moins en moins abrite
Sur qui la mousse a mis son reflet vert-pourpré :
C’est une grange, vieille, et presque trop petite
Pour contenir le foin fauché sur un seul pré
Mais où grimpe la clématite.

Elle est comme enfouie au milieu des buissons,
Des herbes de printemps, des ronces, des orties,
Avec leurs têtes qui frôlent de leurs frissons
Le toit conique, et bas, et dont maintes parties
Ne recouvrent plus les moissons.

Elle est seule, perdue, autour aucune ferme.
Avec ses ais disjoints et ses vieux bois pourris
Au dessous c’est l’étable ; entre les pavés germe
Un grain de blé dont les fruits, là, seront flétris
Avant qu’ils arrivent à terme.

Le jour, la nuit, qu’il fasse chaud, qu’il fasse froid,
La bise entre en sifflant fraîche, rageuse, vive :
Comme elle arrache ’un son aux cloches du beffroi,
Son souffle fait vibrer le portail en ogive,
Et danse autour d’un timon droit.

Depuis longtemps, la vie a quitté cette étable
Avec ses chants, ses cris, et ses longs beuglements,
Elle n’est maintenant, hélas ! plus habitable
Et l’oiseau de nuit seul avec ses hurlements ¹
Réveille un écho lamentable.

Au dessus, dans la grange, on met encor le foin
Que de robustes gars fauchent sur la prairie ;
On y rentre alors grise, et mûre, et sèche à point,
L’herbe à qui le soleil bût la sève fleurie,
Et qui calfeutre chaque coin.

Elle revient pendant deux jours à sa jeunesse
La grange ; les bœufs roux piétinent son plancher,
Et les chars, avec un certain air de noblesse
Déversent lentement aidés par le vacher,
Le lourd fardeau de leur richesse.

Puis, lorsque la moisson très bonne par hasard,
Ne peut complète entrer dans les granges modernes,
Aux toits d’un gris bleuté comme un toit de bazar,
On couche le surplus sous les chaumes arvernes
Où s’ensoleille un gros lézard.

Du seuil herbeux l’on voit les vieux dômes de lave
Qu’illumine l’aurore et dore le couchant,
Le genêt qui fleurit sur la terre qu’il brave,
Et les rocs dénudés d’où s’élève le chant
Du pâtre à la voix chaude et grave.

Je l’aime, cette grange, au cachet vieux, brutal,
Et bien souvent, matin ou soir, j’ouvre sa porte :
Car j’y sens mieux qu’ailleurs l’air du pays natal
Cet air toujours si pur dont chaque souffle apporte
Les senteurs des monts du Cantal.

______________________

1. Vers initial : Et l’oiseau de nuit seul par ses hurlements ; l’auteur a peut-être voulu mettre le mot nuit en diérèse, mais j’ai modifié le vers pour seoir à la bonne métrique.

dimanche 20 septembre 2026

Édouard Michaud • Gerbe baude | Les rendez-vous du vers

 







Gerbe baude




Édouard Michaud





Les sacs sont lourds de grain, la paille est sur la barge,
Et propice à l’ampleur des solennels repas,
La grange ouverte encadre, au gris d’un portail las,
Le ciel splendide et pur où fond un soleil large.

Jusqu’au seuil fauve on voit la table s’allonger
Et pour parer la nudité des nappes blanches,
Rampent en cercles verts, autour des plats, des branches
Où la rose aigre alterne avec l’œillet léger.

L’adisias gaillard des conviés résonne.
Le maître est au cellier qui perce une ample tonne.
On l’appelle et bientôt, sur l’excessif décor,

Préludant au banquet dont les apprêts s’achèvent,
Entre de rudes mains de gros verres se lèvent
Où le vin semble un doigt qu’on boit de ce soir d’or.

Maurice-Charles Marchand • Au retour d’un voyage | Les rendez-vous du vers

 







Au retour d’un voyage




Maurice-Charles Marchand





Tel un très vieux rimeur a préféré jadis
à l’illustre air latin « la douceur angevine »,
plus me plaît ma Lorraine harmonieuse et fine
que rivages marins et fabuleux pays ;

tant noble est le profil ami de ses collines
ou bien d’un fleuve large aux indolents replis
et tant plaisant et mol aux yeux endoloris
entre les ceps mûris ce sentier qui décline !

Plus parfaits chaque fois je trouve à mes retours
ses sites du grand roi, sa campagne aux contours
ordonnés pour porter des vestiges antiques ;

Ces soirs plus apaisés m’y sont beaux plus qu’ailleurs,
et j’y goûte surtout, mieux encor nostalgiques,
de septembre incliné les sourires en pleurs.

Aurélien Ridon du Mont aux Aigles • D’un horizon mêlant les rouges aux oranges… | Les rendez-vous du vers

 





« D’un horizon mêlant les rouges aux oranges… », poème n°110 de mon ouvrage n°8. 1133ème poème publiable.







D’un horizon mêlant les rouges aux oranges…




Aurélien Ridon du Mont aux Aigles





D’un horizon mêlant les rouges aux oranges,
Dîneront, simulant l’appétit des marais
Qui n’ont pas eu la pluie longtemps à leur chevet,
Les merlins avec l’orbe aux nues qui les démangent.

Les busards abusés par des proies sans valeurs,
Les accompagneront en faisant des alfanges
Du soleil, l’apocope, en coupant les phalanges
Qu’un cirrhus esquinté laissa pour ces cueilleurs.

Les paréidolies, des traits qui les arrangent,
Dans le sac de couchage aurifère du ciel,
Feront un blanc chalet se changer en castel,
Et d’un court coup de vent, se finir en mésange.

Des rayons pluriels, l’exemplaire dernier
Maintiendra des degrés de chaleurs très étranges
Sur la nuque plissée de rides en losanges
D’un doux observateur, de l’instant, jardinier.

Paul Barbier • Onze heures | Les rendez-vous du vers

 







Onze heures




Paul Barbier





Le soleil monte : il est onze heures.
Depuis l’aube, les paysans
Ont fui l’ombre de leurs demeures
Et fauché sous les deux cuisants.

La chaleur, qui mord leur visage,
Fait au loin craquer le blé mûr.
Là-bas, le clocher du village
Se dresse dans le clair azur.

Les moissonneurs laissent la gerbe
Que leurs mains viennent de lier.
L’homme cache sa faux sous l’herbe,
La femme ceint son tablier.

On s’appelle : « Allons ! à la soupe ! »
Et les cris répondent aux cris.
On part. On va, groupe par groupe,
Par les petits sentiers fleuris.

Comme des aigles sur les crêtes
Des grands monts hantés des grands vents.
On aperçoit courir des têtes
Au-dessus des épis mouvants !

Et les plaines restent désertes
Et l’on n’entend plus rien aux champs
Que le cri des cigales vertes
Qui redoublent leurs aigres chants.

mardi 15 septembre 2026

Édouard Michaud • Le pâtre | Les rendez-vous du vers

 







Le pâtre




Édouard Michaud





Nul ne dirait son âge. Il va, depuis toujours,
Aux extrêmes pâtis conduire un troupeau maigre,
Et spectre en son manteau dont le bleu tourne à l’aigre,
Hante, pensif, l’écran harmonieux des jours.

Pendant que paît l’ouaille, il s’assied et se fige
Près des genêts d’où monte une odeur tiède — et suit
Le soir graduel croître au point d’être la nuit,
Toucher d’or et faner l’eau qui stagne et la tige.

À quoi peut-il rêver ? Dieu le sait. Mais souvent
J’ai désiré sa halte éternelle en plein vent,
Que le soleil dur cuise ou que la brise passe.

Captif d’un bureau triste, en mes désirs fougueux,
J’ai souhaité souvent d’être parfois ce gueux,
Qui promène un regard d’empereur sur l’espace.

Jacques Martel • Les clochers | Les rendez-vous du vers

 







Les clochers




Jacques Martel





Je vous aime, ô clochers des petites églises,
Qui levez vos fronts purs vers les cieux infinis,
J’aime vos trous moussus entre les tuiles grises
Où les petits oiseaux, en Avril, font leurs nids.

J’aime vos toits pointus, ô clochers de villages
Émergeant tout à coup des chaumes d’alentour ;
Vous êtes les amis qu’après les longs voyages,
On aperçoit de loin, les premiers, au retour…

Je vous aime bien mieux, petits clochers rustiques,
Simples et droits, pareils au cœur des paysans,
Que les clochers à jours des chapelles gothiques
Factices et légers comme l’âme des grands.

Je vous aime, ô témoins de nos luttes humaines,
Vous dont la voix d’airain nous gronde quelquefois…
Bons clochers qui dressez au-dessus de nos haines
Et l’humble croix du Christ et le vieux coq gaulois.

Je vous aime à tel point que ma prière tremble
Quand je demande au ciel que, par un soir vermeil,
À l’ombre d’un clocher lointain qui vous ressemble,
Je puisse aller dormir mon éternel sommeil…

Émile Raguin • Heure sainte | Les rendez-vous du vers

 







Heure sainte




Émile Raguin





C’est l’heure d’arrêter, en cette fin du jour,
Les peines et les pas des chevaux de labour.
Alors en m’appuyant sur ma vieille charrue,
Je prends quelque repos : l’heure sainte est venue.
Le soleil rougeoyant s’écrase à l’horizon.
Comme un feu qui vacille et couve le tison,
Il emplit le beau ciel d’une lumière rose
Et le calme du soir descend sur chaque chose.
Le champ que j’ai tracé semble attendre la nuit,
L’ombre monte en son sein, quelque motte reluit
Et la terre rêvant de nouvelle semence
En donnant au hasard sa sauvage fragrance,
À travers le chaos de mon labour récent
Exhale au vent du soir son désir innocent !

lundi 14 septembre 2026

Philémon Savory • L’abreuvoir | Les rendez-vous du vers

 







L’abreuvoir




Philémon Savory





Autour de l’abreuvoir les bœufs sont rassemblés
Et boivent à longs traits l’eau qui coule limpide.
Auprès d’eux le bouvier attend d’un air stupide,
Fredonnant à mi-voix quelques bons vieux couplets.

C’est midi. Le soleil qui bronze les grands blés
A fait fuir le travail, et la campagne est vide.
Tout le monde soupire après un temps humide.
L’homme et les animaux ont l’air d'être accablés.

Le bétail boit longtemps. Songez, la soif décime :
Il fait si chaud qu’un peu de bonne eau le ranime.
Et puis, ils ont peiné depuis le grand matin.

Le bouvier en chantant envie aussi sa table.
Ses bêtes l’ont compris et, prenant leur chemin,
Toutes paisiblement retournent à l’étable.

dimanche 13 septembre 2026

Édouard Michaud • Aurence | Les rendez-vous du vers

 







Aurence




Édouard Michaud





Je ne sais quel désir vers ton eau me ramène
Et quel puissant attrait, le jour où l’on promène
Son corps diminué d’un servage éternel,
Me fait rêver de toi, très pure où pleut du ciel,
Intime, nonchalante, harmonieuse, Aurence.
Mais qu’un rayon subtil te pénètre ou que, dense,
L’air saturé de spleen te patine d’étain,
Je suis ton hôte et viens te voir dès le matin,
Car son charme est plus vif quand la grâce s’éveille.
Je vais et ton babil me chante dans l’oreille
Et j’ai splendide ou gris, ton frisson dans les yeux,
Et le roncier qui pend se flanque d’iris bleus
Pour que son ombre en toi s’achève en teinte claire.
À peine un roc tombé provoque ta colère
Et ton cours, plus surpris qu’il n’en est irrité,
Hésite, se reprend et s’argente à côté.
Tu glougloutes aux troncs caverneux des vieux saules
Et l’on voit quelquefois jaillir d’entre leurs gaules
Dont le feuillage bleu s’étire au moindre vent,
Le prompt martin-pêcheur comme un saphir vivant.
Le vergne t’abandonne une feuille au passage,
Un châtaignier, spectre encor vert qui nargue l’âge, ¹
Te jette sa racine et te boit à coups sourds !
Aux remous ténébreux et troublants de tes gours,
L’index collé le long de sa mince baguette,
L’innombrable pêcheur se persuade et guette ;
D’inquiets peupliers tremblent au bord de toi,
Et c’est un bon moulin qu’ils frôlent, dont le toit
Roucoule obstinément de pigeonniers sans nombre :
Moulin Pinard discret et moulin Grand qui sombre
Au vert plongeant et dru de ses prés citadins ;
Moulin Blanc où parmi ses roses, le jardin
Pousse un peuple qui rit de tonnelles vermeilles ;
Moulin du Mas perdu que découvre l’oreille
Et qui me vit avec Rebier lamper un soir
Un clair cidre alourdi de crêpes de blé noir.
Et je retiens de toi, mon Aurence si douce
Qu’on t’imagine un lit perpétuel de mousse,
Ces coins où l’œil perçoit des courtils se pencher,
D’où ton flot d’avril sort, plein de fleurs de pêcher,
Les ponts de bois tendus de ta rive à ta rive
Et les gués ruisselants dans leur berge déclive
Où quand le soleil d’août descend aux tucs herbeux,
Viennent, exaltés d’or, s’abreuver les grands bœufs,
Pendant que l’arc des nuits se givre, encore pâle,
Et que le ciel plus pur s’ouvre à la prime étoile.

______________________

1. Vers original erroné : Un châtaignier, spectre encore vert qui nargue l’âge,. Corrigé pour seoir à la bonne métrique.

Marie Dauguet • Le moulin | Les rendez-vous du vers

 







Le moulin




Marie Dauguet





Le vieux moulin velu, baigné de lune rose,
S’endort. Entre ses murs, aucun choc de blutoir
Et l’immobile roue dans sa fosse repose.

Les peupliers jaseurs ont cessé de mouvoir,
Comme paralysés par quelle étrange hypnose ?
Leur cime qu’une orfraie a choisi pour juchoir.

Comme il se tait mon cœur ! Un grand silence fuse
Du canal sommeilleux et de sa fixité ;
À peine un soupir trouble aux mousses de l’écluse ;
Un crapeau languissant éteint son cri flûté.

Mais l’orfraie, tout à coup, dans cette nuit d’été,
Et près de l’eau rosie comme une plaie contuse,
Où le reflet du bois noirâtrement infuse,
Jusqu’aux astres répand son sanglot exalté.

samedi 12 septembre 2026

Léon Boyer • Le vacher | Les rendez-vous du vers

 







Le vacher




Léon Boyer





En lourd feutre bourru d’Aurillac et gilet,
Que l’or du soir rutile ou que l’averse trempe,
Pantalonné de bure et d’âcre bouse, il campe
Sa stature sur le ciel vaste de juillet.

Buveur d’espace libre et d’aigre petit-lait
Qui froisse, l’orteil nu, des souffles à la tempe,
La crête où les gentianes dressent leur hampe
Parmi le gazon court et le gris serpolet,

Trayeur fruste, accroupi sous le ventre des bêtes,
Qui porte, débordant de l’écume des traites,
La gerle au vieux buron coiffé de chaume bas,

Toi, qui vautres parmi l’herbage en fleurs tes siestes,
Je t’évoque, ô mon frère inculte de là-bas,
Cueilleur de vent natal et d’azur à plein gestes !

Charles Boulen • L’intérieur cauchois | Les rendez-vous du vers

 







L’intérieur cauchois




Charles Boulen





L’intérieur cauchois est beau comme un musée ;
L’horloge, sarcophage archaïque et marron,
En sa moulure, enclot le temps, Sphinx à l’œil rond,
Qui surveille la cour à travers la croisée.

Les chandeliers de fer ont leur spirale usée,
Aux récits merveilleux du fusil à piston.
Une arme blanche encore embroche le mouton ;
Mais la soupière est noire et trop cicatrisée.

Un couvercle en étain s’arrondit en haubert,
Et la surprise trouve au chambranle entr’ouvert
Sur l’âtre au champ de brique un bas-relief en fonte.

Aux frises d’un buffet baille un vieux Coutumier,
Et chaque soir les clefs symboliques racontent
Le geste du fermier jaloux de ses greniers.

Édouard Michaud • Labeur | Les rendez-vous du vers

 







Labeur




Édouard Michaud





C’est un matin fumeux dans le soleil d’octobre,
Un fin soleil pensif de l’hiver qui accourt.
Des coqs chantent, la treille est jaune sur la cour
Et le parc frais s’éteint, plus intime et plus sobre.

Dans la friche un soc peine et couleur d’épi clair,
Un bœuf tire du col et des jarrets, docile,
Heurtant la plante rèche où quelque aragne file
Du brouillard de son mufle et de l’arc de son fer.

L’homme siffle, poussant le soc de ses bras rudes,
Un couplet que jadis dut siffler son aïeul.
Et son maigre profit qui grandit d’être seul,
S’enlève sur un fond d’agrestes solitudes.

Comme une nef d’argent, le soc s’ouvre un chemin
Dans l’ajonc qu’on brûla, la bruyère et la ronce,
Hésite aux blocs pierreux, se ressaisit et fonce,
Prompt artisan du blé qu’on sèmera demain.

Un oiseau part jailli d’une touffe qu’il frôle,
Un rat s’efface au trou qu’il découvre en passant,
Et le bœuf va toujours, solennel et puissant,
Le pli bref de l’effort le zébrant aux épaules.

Le groupe altier décroît, sillons après sillons,
Et le soleil perçant les vapeurs qu’il condense
S’érige devant lui comme une fleur immense,
Dont les pistils soudains seraient faits de rayons.

vendredi 11 septembre 2026

Georges Quiquemelle • Les faucheurs | Les rendez-vous du vers

 







Les faucheurs




Georges Quiquemelle





Ils ont, dès le matin, commencé leur ouvrage,
Justin, bras retroussés, s’acharne avec courage
À détacher du sol l’opulente moisson
Qu’ondule le zéphyr et secoue un frisson.
À chaque coup de faulx que l’ouvrier rejette,
Sans jamais s’égarer la paille se projette,
En faisceau symétrique aux doigts du javelier ;
Nannette va derrière et dans son tablier,
D’un mouvement savant que complète l’étrape,
Ramasse à reculons toute une énorme grappe
Qu’à peine elle maintient de son buste courbé,
Et tous les deux, après chaque sillon tombé,
Reviennent sur leurs pas recommencer encore.
Ce matin, en pleurant le départ de l’aurore,
La rosée avait bien alourdi le jupon
Court de Nannette, mais le grand soleil fripon
Sait réparer l’injure et par sa vive flamme
Faire rêver Justin d’un doux épithalame.
Vers l’éteule penchés jusqu’au soleil couchant,
Tous deux touchent enfin à l’autre bout du champ,
Alors, le coup de faux entr’ouvre une clairière
Où l’haleine du soir arrive tout entière.
Puis le départ s’annonce autour des ateliers,
Les faucheurs à l’épaule ont mis leurs javeliers,
Tout en faisant un choix de joyeuses romances
Que lancent aussitôt des poitrines immenses,
Et ces beaux chants du soir, quand la plaine s’endort,
Sont comme une prière après le dur effort.

Claude Morlaine • Les labours | Les rendez-vous du vers

 







Les labours




Claude Morlaine





Midi chauffe au zénith son globe incandescent,
Dont les rayons fondus dégringolent en gerbe…
La terre n’est qu’un roc !... C’est un travail acerbe
De labourer ainsi, sous ce soleil pesant…

Je regarde, à mes pieds, dans le val que descend
La marche lente de l’attelage superbe
Des six bœufs roux, que mène un rude gars imberbe,
Suivis d’un vieux, qui tient l’instrument, en pressant…

Les sillons, peu à peu, qui retournent l’éteuble,
Deviennent plus nombreux, en ce labour immeuble…
L’enfant ne chante plus…, il lève encore un peu

Son aiguillon brûlant… Tout sue et tout se fane !...
Le vieillard, seul, sourit ;... car… en sa tête en feu,
Il sent frémir, sans fin, de grands rêves de glane !...

Joseph Pomès • Soir après la pluie | Les rendez-vous du vers

 







Soir après la pluie




Joseph Pomès





L’orage s’est tari ; mais, au vent frais des monts,
Sous les lourds marronniers, l’averse se prolonge ;
Et le ciel où la nue use sa jaune éponge
Azure les ruisseaux veloutés de limons.

La ville aux toits mouillés par places s’illumine.
Soleil occidental, qu’ils sont beaux, tes reflets !
La blonde jeune fille éloigne les volets
Et t’admire parmi les grappes de glycine.

Vers les cîmes trônant dans la clarté du soir,
La rumeur élargie et houleuse du gave
Emporte le désir du boutiquier esclave
Que l’habitude rive à son obscur comptoir.

Un appétit d’espace et de paix forestière,
Un besoin de mêler ses cheveux au gazon
Éveillent le poète en sa triste prison
Et pénètrent d’espoir son âme tout entière.

Or, voici qu’annoncé par un lent bêlement
S’avance un chevrier précédé de ses chèvres
Et la flûte de buis fait chanter à ses lèvres
Un rêve pastoral, naïf infiniment.