vendredi 25 septembre 2026

Raymond Bastid • La vieille grange | Les rendez-vous du vers

 







La vieille grange




Raymond Bastid






Quatre murs qu’un vieux toit de moins en moins abrite
Sur qui la mousse a mis son reflet vert-pourpré :
C’est une grange, vieille, et presque trop petite
Pour contenir le foin fauché sur un seul pré
Mais où grimpe la clématite.

Elle est comme enfouie au milieu des buissons,
Des herbes de printemps, des ronces, des orties,
Avec leurs têtes qui frôlent de leurs frissons
Le toit conique, et bas, et dont maintes parties
Ne recouvrent plus les moissons.

Elle est seule, perdue, autour aucune ferme.
Avec ses ais disjoints et ses vieux bois pourris
Au dessous c’est l’étable ; entre les pavés germe
Un grain de blé dont les fruits, là, seront flétris
Avant qu’ils arrivent à terme.

Le jour, la nuit, qu’il fasse chaud, qu’il fasse froid,
La bise entre en sifflant fraîche, rageuse, vive :
Comme elle arrache ’un son aux cloches du beffroi,
Son souffle fait vibrer le portail en ogive,
Et danse autour d’un timon droit.

Depuis longtemps, la vie a quitté cette étable
Avec ses chants, ses cris, et ses longs beuglements,
Elle n’est maintenant, hélas ! plus habitable
Et l’oiseau de nuit seul avec ses hurlements ¹
Réveille un écho lamentable.

Au dessus, dans la grange, on met encor le foin
Que de robustes gars fauchent sur la prairie ;
On y rentre alors grise, et mûre, et sèche à point,
L’herbe à qui le soleil bût la sève fleurie,
Et qui calfeutre chaque coin.

Elle revient pendant deux jours à sa jeunesse
La grange ; les bœufs roux piétinent son plancher,
Et les chars, avec un certain air de noblesse
Déversent lentement aidés par le vacher,
Le lourd fardeau de leur richesse.

Puis, lorsque la moisson très bonne par hasard,
Ne peut complète entrer dans les granges modernes,
Aux toits d’un gris bleuté comme un toit de bazar,
On couche le surplus sous les chaumes arvernes
Où s’ensoleille un gros lézard.

Du seuil herbeux l’on voit les vieux dômes de lave
Qu’illumine l’aurore et dore le couchant,
Le genêt qui fleurit sur la terre qu’il brave,
Et les rocs dénudés d’où s’élève le chant
Du pâtre à la voix chaude et grave.

Je l’aime, cette grange, au cachet vieux, brutal,
Et bien souvent, matin ou soir, j’ouvre sa porte :
Car j’y sens mieux qu’ailleurs l’air du pays natal
Cet air toujours si pur dont chaque souffle apporte
Les senteurs des monts du Cantal.

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1. Vers initial : Et l’oiseau de nuit seul par ses hurlements ; l’auteur a peut-être voulu mettre le mot nuit en diérèse, mais j’ai modifié le vers pour seoir à la bonne métrique.

dimanche 20 septembre 2026

Édouard Michaud • Gerbe baude | Les rendez-vous du vers

 







Gerbe baude




Édouard Michaud





Les sacs sont lourds de grain, la paille est sur la barge,
Et propice à l’ampleur des solennels repas,
La grange ouverte encadre, au gris d’un portail las,
Le ciel splendide et pur où fond un soleil large.

Jusqu’au seuil fauve on voit la table s’allonger
Et pour parer la nudité des nappes blanches,
Rampent en cercles verts, autour des plats, des branches
Où la rose aigre alterne avec l’œillet léger.

L’adisias gaillard des conviés résonne.
Le maître est au cellier qui perce une ample tonne.
On l’appelle et bientôt, sur l’excessif décor,

Préludant au banquet dont les apprêts s’achèvent,
Entre de rudes mains de gros verres se lèvent
Où le vin semble un doigt qu’on boit de ce soir d’or.

Maurice-Charles Marchand • Au retour d’un voyage | Les rendez-vous du vers

 







Au retour d’un voyage




Maurice-Charles Marchand





Tel un très vieux rimeur a préféré jadis
à l’illustre air latin « la douceur angevine »,
plus me plaît ma Lorraine harmonieuse et fine
que rivages marins et fabuleux pays ;

tant noble est le profil ami de ses collines
ou bien d’un fleuve large aux indolents replis
et tant plaisant et mol aux yeux endoloris
entre les ceps mûris ce sentier qui décline !

Plus parfaits chaque fois je trouve à mes retours
ses sites du grand roi, sa campagne aux contours
ordonnés pour porter des vestiges antiques ;

Ces soirs plus apaisés m’y sont beaux plus qu’ailleurs,
et j’y goûte surtout, mieux encor nostalgiques,
de septembre incliné les sourires en pleurs.

Aurélien Ridon du Mont aux Aigles • D’un horizon mêlant les rouges aux oranges… | Les rendez-vous du vers

 





« D’un horizon mêlant les rouges aux oranges… », poème n°110 de mon ouvrage n°8. 1133ème poème publiable.







D’un horizon mêlant les rouges aux oranges…




Aurélien Ridon du Mont aux Aigles





D’un horizon mêlant les rouges aux oranges,
Dîneront, simulant l’appétit des marais
Qui n’ont pas eu la pluie longtemps à leur chevet,
Les merlins avec l’orbe aux nues qui les démangent.

Les busards abusés par des proies sans valeurs,
Les accompagneront en faisant des alfanges
Du soleil, l’apocope, en coupant les phalanges
Qu’un cirrhus esquinté laissa pour ces cueilleurs.

Les paréidolies, des traits qui les arrangent,
Dans le sac de couchage aurifère du ciel,
Feront un blanc chalet se changer en castel,
Et d’un court coup de vent, se finir en mésange.

Des rayons pluriels, l’exemplaire dernier
Maintiendra des degrés de chaleurs très étranges
Sur la nuque plissée de rides en losanges
D’un doux observateur, de l’instant, jardinier.

Paul Barbier • Onze heures | Les rendez-vous du vers

 







Onze heures




Paul Barbier





Le soleil monte : il est onze heures.
Depuis l’aube, les paysans
Ont fui l’ombre de leurs demeures
Et fauché sous les deux cuisants.

La chaleur, qui mord leur visage,
Fait au loin craquer le blé mûr.
Là-bas, le clocher du village
Se dresse dans le clair azur.

Les moissonneurs laissent la gerbe
Que leurs mains viennent de lier.
L’homme cache sa faux sous l’herbe,
La femme ceint son tablier.

On s’appelle : « Allons ! à la soupe ! »
Et les cris répondent aux cris.
On part. On va, groupe par groupe,
Par les petits sentiers fleuris.

Comme des aigles sur les crêtes
Des grands monts hantés des grands vents.
On aperçoit courir des têtes
Au-dessus des épis mouvants !

Et les plaines restent désertes
Et l’on n’entend plus rien aux champs
Que le cri des cigales vertes
Qui redoublent leurs aigres chants.