Les péniches
Raoul Toscan
Les lentes péniches vont dans le grand silence
Du canal, ébranlant à peine ses reflets.
Les longs chalands s’en vont glissant leur nonchalance
En suivant le pas essouflé de leurs mulets.
Ils passent, dirait-on, comme les blancs nuages
Qui flottent autour d’eux dans le miroir de l’eau
Et l’on songe parfois aux paisibles voyages
Que l’on ferait, couché sur le bois de leur dos.
Ils s’en vont lentement dans un silence immense
Qui soudain meurt au bruit cassant d’un coup de fouet.
L’écho s’éteint. Plus rien. Le calme recommence.
Les péniches s’en vont sur leur chemin muet.
Au calme de l’été, du refrain qui vous berce,
Des lointains bleus et des peupliers riverains
Dont le rideau là-bas de soleil se transperce,
— Charme plat nous lissant l’après-midi serein —
Suivez, chalands, le pas reculant de vos ânes
Qui vont tirant, avec des mouches plein les yeux,
En avançant, si peu, que l’on croirait qu’ils flânent
Ne sachant pas que c’est très dur et qu’ils sont vieux,
Perclus, que chaque pas un peu plus les étrangle
Et qu’ils voient le calvaire au bout de leur pas lent,
Mais de pitié le vieux chalandou prend la sangle
Et s’obliquant, hâle avec eux... Passez chalands ;
Passez en étirant vos bleuâtres fumées
Qui révèlent un coin de vie et de maison
Grouillant et bohémien, — péniches parfumées
D’une odeur de fleur d’eau, de bois et de goudron.
Péniches dont l’arrière a l’aspect des roulottes
Avec tout son petit univers rétréci :
Petits volets, petits rideaux, linges qui flottent,
Cuisines en plein air et caisses de percil.
Le savon bleu. La niche à chien. Quelques volailles.
Des pots de fleurs. La cage à serin au-dessus
Et l’écurie où, près de l’âne, dans la paille,
Sommeille un dernier-né comme un enfant-Jésus.
Avec la cargaison de sable ou de potiches,
De tuiles, de charbon ou de bois de sapin,
C’est là tout le trésor qu’entraînent les péniches
Mais les chants sont joyeux puisqu’on gagne son pain
Et qu’on le gagne sans que l’âme soit recluse
En pleine verdure, en plein air... Hû ! les ânons,
Hardi ! Nous soufflerons à la prochaine écluse
Vous devant le fourrage et moi près d’un canon…
Les chalands de nouveau vont sur le miroir pâle.
En jaillissant de l’eau la corde a des éclairs
Et je vois un gamin demi-nu, brun de hâle,
Me rire de ses dents et de ses grands yeux clairs.
Filles aux cheveux bleus, aux bijoux de Bohême,
Vieilles ayant pour châle un morceau de rideau,
Laissez-moi, mariniers, dans vos chalands que j’aime
Poursuivre auprès de vous la claire route d’eau.