vendredi 11 septembre 2026

Raoul Toscan • Les péniches | Les rendez-vous du vers

 







Les péniches




Raoul Toscan





Les lentes péniches vont dans le grand silence
Du canal, ébranlant à peine ses reflets.
Les longs chalands s’en vont glissant leur nonchalance
En suivant le pas essouflé de leurs mulets.
Ils passent, dirait-on, comme les blancs nuages
Qui flottent autour d’eux dans le miroir de l’eau
Et l’on songe parfois aux paisibles voyages
Que l’on ferait, couché sur le bois de leur dos.
Ils s’en vont lentement dans un silence immense
Qui soudain meurt au bruit cassant d’un coup de fouet.
L’écho s’éteint. Plus rien. Le calme recommence.
Les péniches s’en vont sur leur chemin muet.
Au calme de l’été, du refrain qui vous berce,
Des lointains bleus et des peupliers riverains
Dont le rideau là-bas de soleil se transperce,
— Charme plat nous lissant l’après-midi serein — 
Suivez, chalands, le pas reculant de vos ânes
Qui vont tirant, avec des mouches plein les yeux,
En avançant, si peu, que l’on croirait qu’ils flânent
Ne sachant pas que c’est très dur et qu’ils sont vieux,
Perclus, que chaque pas un peu plus les étrangle
Et qu’ils voient le calvaire au bout de leur pas lent,
Mais de pitié le vieux chalandou prend la sangle
Et s’obliquant, hâle avec eux... Passez chalands ;
Passez en étirant vos bleuâtres fumées
Qui révèlent un coin de vie et de maison
Grouillant et bohémien, — péniches parfumées
D’une odeur de fleur d’eau, de bois et de goudron.
Péniches dont l’arrière a l’aspect des roulottes
Avec tout son petit univers rétréci :
Petits volets, petits rideaux, linges qui flottent,
Cuisines en plein air et caisses de percil.
Le savon bleu. La niche à chien. Quelques volailles.
Des pots de fleurs. La cage à serin au-dessus
Et l’écurie où, près de l’âne, dans la paille,
Sommeille un dernier-né comme un enfant-Jésus.
Avec la cargaison de sable ou de potiches,
De tuiles, de charbon ou de bois de sapin,
C’est là tout le trésor qu’entraînent les péniches
Mais les chants sont joyeux puisqu’on gagne son pain
Et qu’on le gagne sans que l’âme soit recluse
En pleine verdure, en plein air... Hû ! les ânons,
Hardi ! Nous soufflerons à la prochaine écluse
Vous devant le fourrage et moi près d’un canon
Les chalands de nouveau vont sur le miroir pâle.
En jaillissant de l’eau la corde a des éclairs
Et je vois un gamin demi-nu, brun de hâle,
Me rire de ses dents et de ses grands yeux clairs.
Filles aux cheveux bleus, aux bijoux de Bohême,
Vieilles ayant pour châle un morceau de rideau,
Laissez-moi, mariniers, dans vos chalands que j’aime
Poursuivre auprès de vous la claire route d’eau.

Édouard Michaud • Intimité | Les rendez-vous du vers

 







Intimité




Édouard Michaud





Je déteste le bruit tumultueux des foules
Et ne suis jamais mieux qu’en ma claire maison
D’où je vois dans le vent, à la belle saison,
Des bois voisins vers moi monter de vertes houles.

Je vis là sans contrainte avec mes deux enfants, 
Avec ma femme experte aux soins des ménagères,
Et les heures y sont rapides et légères
Comme le vif galop d’une troupe de faons.

Voici l’étroit réduit, là-haut, près des étoiles,
Où j’évoque parfois le tout petit pays :
Le jardin campagnard et son pied de maïs,
Les draps séchant, claquant à l’air comme des voiles ;

L’abreuvoir rose encor du grand soleil couché,
Plein de mufles de bœufs d’où l’eau s’égoutte en gemmes,
Et les toits de chez nous, obstinément les mêmes,
Faits de chaume où palpite un brin d’herbe accroché.

L’armoire aux livres dort dans la salle qui donne
Sur le roc limitant mon parterre exigu,
Et Le Roy m’y guérit de Samain trop aigu
Devant l’âtre automnal dont la bûche chantonne.

Mon regard s’intéresse aux objets familiers :
Les brocs étincelants et la vaisselle plate
Qu’un doigt naïf peignit de bouquets écarlates
Et de fleurons discrets disposés en colliers.

Leur place est au dressoir sculpté, toujours pareille,
Et ce sont des amis tels que l’on souffrirait
De ne plus percevoir leur cristal en arrêt
Et le luxe criard de leurs plantes vermeilles.

Enfin, j’ai par les soirs voluptueux et teints
Du bleu des mers sur qui s’en allait ma jeunesse
En un rêve si beau qu’on voudrait qu’il renaisse,
Les sons évocateurs de deux clochers lointains ;

Saint-Pierre et Saint-Michel semant d’alertes croches
Après l’Ave jailli lent et mystérieux...
Et quelque ancien chagrin me vient piquer les yeux
À suivre votre vol d’oiseaux lâchés, ô cloches !

jeudi 10 septembre 2026

Henri Pauthier • La symphonie des campaines | Les rendez-vous du vers

 







La symphonie des campaines




Henri Pauthier





Dès l’aube, à travers le décor
Des prés vêtus de pourpre et d’or,
Les cloches prennent leur essor ;

Campaine au son mat, presque éteint,
Clochette au chant clair, argentin,
Toutes tintant dans le matin,

Des étables et des fontaines
Elles s’ébranlent par centaines
Au fond des pâtures lointaines ;

Et tout le peuple de métal
Jette à l’azur du ciel natal
Sa fraîche aubade de cristal;

Les vaches vont à l’aventure,
Inquiètes, dans la pâture,
Heurtant leur muffle à la clôture ;

Elles longent, dans l’or des soirs,
La lisière des sapins noirs,
Meuglant après les abreuvoirs ;

Leur troupe à la panse ballante
Ondule en procession lente
Sous le couchant qui s’ensanglante ;

Soufflant la soif par leurs naseaux,
Vers les étangs aux fraîches eaux
Où chante le choeur des roseaux,

Par les sentes marécageuses
Vont les placides voyageuses
Aux prunelles toutes songeuses ;

Et les cloches à l’unisson
Reprennent, par tout l’horizon,
Leur danse folle et leur chanson ;

Tantôt s’égrenant isolées,
Tantôt en cadence mêlées,
Fendant l’air à pleines volées,

Toutes, dans le soir rayonnant,
Cloches, clochettes, vont sonnant,
Résonnant et carillonnant ;

Et graves, et comme attendries
Les ondes de leurs sonneries
Meurent au large des prairies.

A travers les sentiers du bois
Le passant s’arrête parfois,
Pensif, pour écouter leurs voix ;

Leurs chansons voguent confondues,
Par les airs comme suspendues,
Au sein des vertes étendues ;

En cadence, au creux des sillons,
L’invisible chœur des grillons
Accompagne les carillons ;

Et les plaines et les vallées
Retentissent, comme étoilées
Des sons de clochettes ailées.

A midi, quand sous les cieux blancs,
Couchés dans l’herbe sur leurs flancs,
Rêvent les troupeaux somnolents ;

Par la plaine tout engourdie,
Où flambe comme un incendie,
Expire au loin la mélodie.

Si parfois, rouvrant ses yeux clos,
Quelque vache, dans son repos,
De sa queue évente son dos,

Et des taons écarte l’atteinte :
A son cou sa clochette tinte
A peine, d’une voix éteinte ;

Puis, dans le silence endormeur,
En ondes lentes, la rumeur
Retombe, s’élargit et meurt.

Mais lorsqu’au vent du soir, les prés
Frissonnent comme un lac, marbrés
De larges reflets empourprés,

Il croit entendre sur sa tête
Les rumeurs d’une ville en fête,
Où tous les clochers, de leur faîte,

Epandent en essaims joyeux 
Leurs carillons mélodieux
Qui s’enchevêtrent sous les cieux ;

Douces comme les mandolines
Vibrent le soir sur les collines
Les voix des cloches cristallines,

Et lorsque sous les cieux remplis
D’astres neigeux comme des lys
Bleuissent les grands prés pâlis,

On entend toujours, comme en rêve,
Mourir et renaître sans trêve,
Tel le bruit des flots sur la grève,

Les sons épars de leurs concerts
Qui surnagent au fond des airs
Dans le sommeil des champs déserts.

Auguste-Pierre Garnier • La roulotte | Les rendez-vous du vers

 






La roulotte




Auguste-Pierre Garnier





Cahotant aux pavés, sortant on ne sait d’où,
La roulotte des gueux vient, entre chien et loup,
Prendre à l’abri des murs sa place au champ de foire.
L’homme dételle sa rosse, la mène boire,
Ce pendant que, noirauds, effrontés, mal peignés,
Les gosses du chemin vont offrir leurs paniers.
Ils en ont pris l’osier flexible au bord des routes.
Les femmes l’ont tressé près des chèvres qui broutent...
Mais la roulotte a mis la bourgade en émoi.
Devant le mauvais œil le peureux se tient coi.
On brode sur leur dos contes de toutes sortes.
Les bourgeois vont ce soir bien verrouiller leurs portes.

Jules Mayor • Arc-en-ciel | Les rendez-vous du vers

 





Arc-en-ciel




Jules Mayor





Au-dessus du village, étalant ses soiries,
L’arc-en-ciel a jeté ses rubans de couleur...
Sous le soleil nouveau resplendit la prairie,
Et l’herbe, en frissonnant, se sèche à la chaleur.

Moissonneurs, chiens, chevaux, ils sont tous sur la route ;
La besogne avançait, la faux battait les blés,
Le tonnerre et l’éclair les ont mis en déroute ;
Ils ont reçu l’averse, impuissants et troublés...

Mais, maintenant, le ciel sourit à leur défaite,
Un pinson devant eux chante, sautille et court...
Un coq claironne au loin dans le village en fête,
Plus allègres, ils vont, sous leurs vêtements lourds...

Cependant qu’un peu d’eau tombe encor des feuillées,
Un nuage s’enfuit qui dormait sur les monts
Et, les parfums des foins et les terres mouillées,
Au souffle du vent frais, emplissent leurs poumons...

Ils songent au logis, aux âtres qui pétillent
En craquant (l’on dit que c’est signe de bonheur)
La bûche, les sarments et la fine broutille,
Car aujourd’hui, c’est feu de joie en leur honneur !

Au seuil de ta maison, attends, femme fidèle,
Enfant, ris au soleil de ton rire enfantin,
Barbotez les canards ! mets plus haut, hirondelle,
La moire de ton aile en le ciel de satin...

Et toi, pont gigantesque aux arches de lumière
Qui, le pied sur la côte et l’autre dans le val,
Des humbles laboureurs enjambe les chaumières,
Arc-en-ciel, sois pour eux, comme un arc triomphal !