samedi 29 novembre 2025

Émile Raguin • Terre semée | Les rendez-vous du vers






Terre semée




Émile Raguin





Lentement, pas à pas, j’ai conduit la charrue,
Je t’ai mise en sillons, ma terre de labour.
Les vents t’ont caressée et puis avec amour,
J’ai traîné sur tes flancs une herse assidue !

Quand tu fus préparée, ainsi qu’un lit de roi,
J’ai semé le blé roux d’une main solennelle ;
J’ai de nouveau passé la herse qui nivelle
Et maintenant je n’ose plus marcher sur toi !

Te voilà belle, en paix, sous la brise embaumée,
Sous mon tendre regard, sous le calme soleil,
Épouse satisfaite et qui reste en éveil
En se réjouissant de se sentir aimée !

lundi 24 novembre 2025

Jean Rebier • La laitière | Les rendez-vous du vers






La laitière




Jean Rebier





À l’heure où souriant au milieu des vergers
Que l’aube argente encore de ses brouillards légers,
Avec des bruits joyeux le village s’éveille,
Pendant que la servante accourt emplir sa seille
À la source qui brille entre les noisetiers
Et que vers les guérets s’empressent les bouviers,
Rose et fraîche et l’œil clair, Marguissou la laitière,
Ayant sur son jupon noué sa devantière,
Pour la ville est partie avec ses pots ventrus.
Mille chansons d’oiseaux sortent des buissons drus,
Et l’âne, allègrement, remorque sa charrette.
Marguissou ne fait pas les rêves de Perrette,
Mais son cœur est léger comme le bleu matin,
Où le son des grelots met un rire argentin.
Saine fille des champs qui va, de porte en porte,
Offrir le lait crémeux et pur qui réconforte ;
Elle sait que là-bas, au fond des noirs faubourgs,
Chacun ne mange pas à sa faim tous les jours,
Et souvent, dans un bouge infect où l’on s’entasse,
Charitable, elle a dû pour rien emplir la tasse
Que présentait, tremblante et sans dire un seul mot,
Une femme sordide en montrant son marmot.
Aussi, dès qu’elle aura, pimpante et gracieuse,
Versé tout son lait frais, elle prendra, joyeuse,
La route qui serpente entre les prés herbeux
Où les gars turbulents font pacager les bœufs,
Et, pour avoir frôlé ces tristes fourmilières,
En revoyant son mas aux maisons familières
Et son époux robuste et son enfant rieur,
Elle comprendra mieux le prix de son bonheur.

mardi 18 novembre 2025

Édouard Bourgine • Un chemin creux | Les rendez-vous du vers






Un chemin creux




Édouard Bourgine





Parle-nous des gens d’autrefois,
Ô vert cloître, chemin sous bois
Aux talus plantés de grands hêtres,
Ravin ravagé par les ans,
Montrant encore à nos enfants
La trace du pas des ancêtres ;

Larges ornières du sol roux,
Flaques d’eau dormant dans les trous,
Parlez-nous des vieux attelages,
Des rouliers et du postillon,
Quand des grelots le carillon
N’a plus d’échos sous les feuillages.

Décor aimé, fais revenir
Tout ce qui plaît au souvenir :
Quelque laitière paysanne
Avec ses brocs, son mantelet,
Passant ici porter son lait
En amazone sur un âne.

Ramène enfin les amoureux
Aux pas lents, aux yeux langoureux,
Entre les hêtres immobiles ;
Éveille l’écho des baisers
Par ton silence éternisés,
Austère chemin des idylles !

vendredi 14 novembre 2025

Émile Ginet • L’harmonie des champs | Les rendez-vous du vers






L’harmonie des champs




Émile Ginet





Bien loin des chars bruyants, chiffonniers, marchands d’huile
Et du concert affreux des corneurs de charbon,
Voulez-vous un instant, lecteurs, hors de la ville
Respirer le parfum des fleurs qui sentent bon ?

Venez ! Là-bas les champs sont pleins de gais murmures,
Les bois silencieux pleins de calme et de paix ;
Le long des chemins verts, bordés de fraises mûres
Un vent tiède frémit dans les rameaux épais.

L’idylle du printemps par l’onde est gazouillée
Au bord d’une fontaine ou d’un canal ombreux,
Où les petits oiseaux perdus dans la feuillée
Exécutent en chœur maints concerts amoureux.

Là, c’est l’étrange accord que font dans l’herbe molle
Mille insectes cachés, abeilles et grillons.
Tout à coup, vers les cieux, l’alouette s’envole ;
Comme une voix priant pour le grain des sillons,

Ici monte un bruit sourd du fond de la ravine
Où, dans son lit rocheux, gronde l’eau du torrent.
Et ce léger frisson que l’oreille devine ?...
C’est un souffle de l’air qui passe en soupirant.

Écoutez... on croirait qu’à la brise se mêle
Le sourire d’un ange ou d’un esprit moqueur,
L’écho d’un doux baiser, le frôlement d’une aile,
La respiration, les battements d’un cœur...

O son mystérieux, rumeur insaisissable,
Faible zéphir qu’à peine on perçoit en marchant !
Plainte du flot rêveur endormi sur le sable,
N’êtes-vous pas un hymne, une prière, un chant ?

lundi 10 novembre 2025

Blanche Lamontagne • La campagnarde | Les rendez-vous du vers






La campagnarde




Blanche Lamontagne





La porte est entr’ouverte. Au fond de la maison
On peut voir un bon feu qui flambe en la cuisine.
Une croix de bois franc paraît à la cloison.
Un catéchisme ancien sur l’armoire avoisine.
Debout, la campagnarde au visage animé,
Mise candidement : grosse jupe et mantille,
Surveille avec adresse un bouilli parfumé :
Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

Au temps des fenaisons on peut la voir aussi,
Dès le jour, ramassant les épis et les herbes,
Joyeuse, sans regret, sans peur et sans souci,
Élevant de ses mains les triomphales gerbes.
Tout le long des côteaux, tout le long des penchants
Son bras n’est jamais las de porter la faucille,
Et le fond de ses yeux est clair comme nos champs :
Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

Le dimanche au matin, très pieuse, croisant
Les mains sur son missel, belle de modestie,
À l’heure où l’homme dort son sommeil bienfaisant,
Vers la petite église elle est déjà partie.
Et là, passant le vieux rosaire entre ses doigts,
Même priant tout haut de sa bouche gentille,
Elle a l’air virginal des saintes d’autrefois : 
Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

mardi 30 septembre 2025

Édouard Michaud • Rus | Les rendez-vous du vers






Rus




Édouard Michaud





J’adore tout des bourgs, tout jusqu’à l’atmosphère.
On arrive content du trajet qu’on dût faire
À travers des chemins, des halliers et des bois
Et c’est un soir pieux de septembre et les voix
S’aggravent à frapper l’air vespéral qui vibre.
On courut un grand jour, fiers de se sentir libres,
Parmi le soleil tendre et le vent qui passait,
Et l’on rentre et l’on guigne aux vitres le corset
Craquant et plantureux des appas de l’hôtesse.
Et c’est alors, charmante et fine politesse,
L’accueil des purs relents qui vont de seuil en seuil :
Le bois qui flambe et met au trou de l’huis son œil
Et laisse fuir l’encens faible de sa fumée ;
Le lard, régal prochain de la bande affamée,
Qui crépite et qui cuit dans la poêle aux grands bords ;
De l’ancestral chaudron plat sur ses trois pieds tors
Et qu’on frotte de couenne avant que d’y répandre
La pâte lourde au teint décoloré de cendre,
Un parfum exhalé de massif galétou ;
Et près du bouillon tiède où trempa tout un chou,
L’odeur fraîche du pain qu’une main nette coupe.
Et l’on pourra dehors manger son ample soupe
En respirant, feuillage et roses mélangés,
L’âme errante qui sort des agrestes vergers.

Mathilde de Marliave • Le maïs | Les rendez-vous du vers






Le maïs




Mathilde de Marliave





Sous le ciel pâle et gris, tout le jour, dans la plaine,
Les paysans courbés, avec des gestes lents,
Ont chargé le maïs sur les chariots pesants
Que conduisent les bœufs vers la ferme prochaine.

Les tiges que l’autan flétrit de son haleine
Forment près des logis de lourds entassements,
Et quand le brouillard traîne au bord des toits fumants,
Le métayer, la nuit, tord l’épi dans sa gaine.

Les rudes travailleurs s’assemblent tous les soirs,
Sous les hangars ouverts d’où l’on voit les étoiles,
Le fruit d’ambre s’amasse au fond des vastes toiles.

L’appel des amoureux emplit les chemins noirs,
Et chaque lampe au loin semble un œil qui surveille
La campagne endormie où l’amour se réveille.

lundi 1 septembre 2025

Louis Mercier • Le village de Beure | Les rendez-vous du vers






Le village de Beure




Louis Mercier





Près des rives du Doubs est un heureux village
Étalant au soleil ses vignes, ses pourpris !
Beure, tel est le nom de cet Éden sauvage
Pour qui toujours mon cœur d’un même charme est pris.

Nulle part on ne voit les fermes aussi gaies
Montrant leurs toits de brique à travers les pruniers,
Plus de fleurs aux rameaux, plus d’oiseaux dans les haies,
Lorsque brillent d’Avril les rayons printaniers.

Dans ses prés odorants, par ses rochers arides,
J’ai couru, jeune enfant — et des petits bergers
Combien j’aimais les jeux, les courses intrépides :
Avec eux j’ai pillé ses splendides vergers.

À la Saint Jean d’Été, qu’il m’est doux, un dimanche,
De revoir ce vallon aux souvenirs si chers :
Pour moi qu’elle a d’attraits, sous le noyer qui penche,
Notre pauvre chaumière avec ses pampres verts.

Au détour du chemin, tout ému, je m’arrête
Et contemple un instant les rochers d’Arguel
Crénelant l’horizon de leur bleuâtre crête
Et comme un fort abrupt s’étageant dans le Ciel.

Je contemple le Doubs errant par les prairies,
Ainsi qu’un serpent vert, en zig-zag ondulant ;
Ou bien, autour de moi, les blanches gypseries
Et notre vieille église au dôme de fer blanc :

Je contemple surtout du joli Bout-du-Monde
La cascade égrenant ses humides saphirs :
Les soirs d’été, l’on dit qu’une fée en son onde
Vient livrer son beau corps aux baisers des zéphirs :

Mais on m’a vu venir — et ma mère attentive
Vite du buffet tire une nappe où se sent
Une suave odeur d’iris et de lessive,
Et mon père à la cave en sifflottant descend.

Grand’mère, sommeillant dans son fauteuil de chêne,
Se réveille en sursaut sous mon bruyant baiser,
Et, tandis que Médor aboie à perdre haleine,
Le chat sur mes genoux, leste, vient se poser.

Voilà bien la grand’ salle aux poutres décorées
De faulx et de râteaux, de grappes de maïs :
Sur les murs je retrouve, images vénérées,
Ferréol et Ferjeux les patrons du pays.

Qu’il est bon le dîner dans la faïence peinte
De fantastiques fleurs ou d’un coq jaune et bleu ;
Le vin de Mercurot pétille dans la pinte
Et dans les verres coule ardent comme du feu.

C’est d’abord le pain bis avec son goût d’amande.
Le bresi rouge et sec qui fait boire à grands coups.
L’omelette d’or, blonde ainsi qu’une flamande,
Et la tranche de lard qui tremble sur les choux.

De bon cœur rit mon père et, sa gaîté, c’est signe
Que ses grands bœufs vont bien et que ses blés sont beaux,
Que les foins ont donné, que superbe est la vigne :
Pourtant d’avance il craint... de manquer de tonneaux.

Fraîche comme son nom, ma cousine Rosette,
À vêpres se rendant, vient nous dire bonjour :
On dirait de Muller l’espiègle Mionette :
Vraiment elle devient plus belle chaque jour.

Ma sœur en souriant au milieu de nous pose
Un immense gâteau, des fraises de Fontain ;
Et voyant qu’à chanter déjà l’on se dispose,
Mon père apporte encor un flacon de vieux vin.

dimanche 31 août 2025

Marie Dauguet • Le voyage | Les rendez-vous du vers






Ce poème, malgré la monotonie que peuvent évoquer ses rimes suivies, est à mon sens l’un des meilleurs de Marie Dauguet. Il rappelle le grand poème Le roulier d’Édouard Michaud — ou inversement. Ces poèmes « à déroulement » et profondément rustiques sont sans doute ce qui s’est fait de plus noble, de plus hautain dans l’histoire de la poésie.
Mon enregistrement ici n’est pas au sommet ; les poèmes de Marie Dauguet, Charles Argentin et Emmanuel Vitte, furent parmi les premiers desquels je fis  des enregistrements, et dans celui-ci, je n’avais pas encor pleinement adopté la rythmique si propre à la plupart des poésies audio que j’ai produites par la suite.





Le voyage




Marie Dauguet





Je me souviens du vieux cheval trottant sans trève
Tout efflanqué dans ses harnais, cheval de rêve
Qui, dans un cliquetis de ferraille et d’écrous
Et de grelots, heurtait du sabot les cailloux.

Voici les départs par les fraîches matinées,
Le grand silence des plaines embruinées ;
En marge des chemins humides, la luisante
Floraison des panais desséchés et qu’argente

La rosée, et voici, avec leurs cimetières
Aux murs blancs, l’abreuvoir et l’échoppe où l’on ferre,
Les villages, les puits dormants sous les noyers
Et le purin d’or fin qui cercle les fumiers.

Maléfique, le tourne-bride solitaire,
Lépreux et vermoulu, assis près d’une ornière,
Arbore dans le vent quelque branche de houx.
Je me souviens de ce cliquetis des écrous,

Du vieux cheval étique et de son ombre folle
Dansant sur le chemin que le soleil rissole,
Des côtes qu’on montait à pied quand il soufflait
Par trop. Je vois encor comment se déroulait

La grand’route poussiéreuse de Provenchère
Ou de Saint-Blin, les peupliers dans la lumière
Défilant au cri des essieux qui vous endort
Et dessinant au bleu du ciel leurs flèches d’or.

Une charrue ouvre à plein soc la terre forte
Sous l’élan des chevaux vigoureux qui l’emportent
Et l’homme, un grand Lorrain, au bord du firmament,
Fouaillant son attelage, superbement

Se dresse. Il est midi, on s’arrête à l’auberge,
La cuisine est obscure avec son lit de serge,
Sa grande cheminée et ses landiers noircis
Où, surveillant le pot, un grand-père est assis.

Les gens étant aux champs, l’omelette à la crème
On la bat et la soupe on la trempe soi-même
Et l’on trouve suave en des verres épais
Qu’on rince sur l’évier, un gros vin violet.

Et puis c’était le soir, la paix comme extatique
Des forêts en Octobre et le mélancolique
Encens qu’exhalaient vers les cœurs endoloris
Les fossés vaseux et les champignons pourris.

Les hêtres s’effeuillaient. Toute une âme sauvage
Respirait, et des mousses et des saxifrages
Et des taillis tout dégouttants d’humidité
Montait aux lèvres une odeur de nudité.

Le vieux cheval trottait ; les chevrotants fantômes
Des brebis nous croisaient abandonnant les chaumes
Mouillés et que la lune incertaine noyait ;
Des seuils entrebâillés dans la nuit flamboyaient,

Et c’est le cœur serré que l’on attendait l’heure
D’apercevoir au loin la très vieille demeure,
De se blottir en la douceur, oiseaux errants,
Du tiède nid qu’avaient tressé les grands-parents.

jeudi 21 août 2025

Paul Barbier • La moisson est faite | Les rendez-vous du vers






La batteuse




Paul Barbier





Les guérets sont à nu. Les blés aux fétus d’or,
L’orge aux cils ondoyants, l’avoine aux longues franges,
Tout, depuis quelques jours, est rentré dans les granges ;
Seule, la fleur d’argent des blés-noirs reste encor.

Peut-être aperçoit-on, dans les campagnes vides,
Portant de hauts bouquets sur leur faîte penchants, 
Quelques chars paresseux qui reviennent des champs, 
Si chargés qu’on dirait de vastes pyramides ;

Mais ce sont les derniers. Les glaneuses s’en vont, 
En chœur, par les sentiers bordés de folles herbes,
Ramasser, çà et là, l’épi tombé des gerbes :
On les voit se baisser, puis relever le front.

Et la paix, large, étend ses ailes dans l’air pur
Troublé par le seul bruit des actives batteuses,
Cependant que l’œil voit sur les fermes heureuses
Des vols de pigeons blancs s’égrener dans l’azur.

mardi 1 juillet 2025

Édouard Michaud • Là-bas | Les rendez-vous du vers






Là-bas




Édouard Michaud





Pendant que la cité torrentueuse et grise
S’apaise par degrés et se dore de soir,
Et pendant qu’aux quartiers d’usine l’on peut voir
L’âpre torche d’un four crépiter dans la brise ;

Je pense au bourg lointain si souvent visité
Par mon âme qu’effleure un regret nostalgique
Qu’il me semble présent avec sa tour tragique
Et telle qu’un géant dans sa marche arrêté.

Là-bas ! — Hélas ! là-bas, c’est l’heure où tinte encore,
Se mêlant à l’appel de l’angélus léger,
Sous les coups d’un marteau qui s’exalte à forger,
Le double cap chantant de l’enclume sonore.

Le soleil descendu cisèle à l’horizon
Deux nuages étroits et flottants comme un voile,
Une extase est au ciel déjà pers — et l’étoile
Vient y mettre une fleur qui serait un frisson.

Le croissant d’argent fin se précise et se double
Sur l’étang net qui songe entre ses longs roseaux.
Plus de pas qui s’attarde et les derniers oiseaux
Se hâtent vers les bois dont le contour se trouble.

Un meuglement de bœuf monte d’un chemin creux.
C’est un troupeau rentré du pacage et qui trempe
Au fil frais du ru proche où de la pourpre rampe
Ses flancs massifs et blonds et ses mufles ocreux.

Les champs déserts s’emplissent d’ombre. L’aile lasse,
Le vent frôle la branche au-dessus du vieux mur.
Et les subtils parfums de l’herbe et du blé mûr
S’imprègnent d’une odeur d’eau vive quand il passe.

Mais les seuils sont peuplés. On cause. Le jour fut
Dur à tous et l’on vient distraire un peu sa peine ;
Et l’on dit, à propos de la moisson prochaine —
Le gai ménétrier qu’on assied sur un fût,

Les ripailles après le travail des faucilles,
— Et l’on entend friser, cristal pur dans l’air pur,
D’un groupe qui décroît, de plus en plus obscur,
Le rire souple et musical des jeunes filles.

lundi 30 juin 2025

Léon Boyer • Le lièvre | Les rendez-vous du vers






Le lièvre




Léon Boyer





Au dessus des menus brins verts
Des seigles brillants de rosée,
Pointe, en l’azur des matins clairs
Un bout noir d’oreille dressée.

Et, soudain, souple, queue au vent,
Reins fauves arqués par secousses,
Surgit un lièvre, sautelant
Sur ses pattes maigres et rousses.

Il va, flaire, trotte, accroupit
Son dos bourru qu’ombrent des taches,
Parfume au thym qui refleurit
Les poils lustrés de ses moustaches,

Puis, tout à coup, preste et cornu,
Cabré dans le vent bleu qui passe,
Écoute un bruit furtif, venu
D’on ne sait quel recoin d’espace…

Henry Maystre • Les foins | Les rendez-vous du vers







Les foins




Henry Maystre





À Saint-Georges, à fin juillet,
Tous les faucheurs sont en campagne.
Dans les chemins de la montagne,
Sous les arceaux de la forêt,
Strident et sec claque le fouet
Que le cri du maître accompagne.

Genoux pliés, tête en avant,
Accrochant leurs sabots aux pierres,
À travers rocs et fondrières,
Les chevaux montent, bien souvent
Jusqu’aux sommets nus où le vent
Court au-dessus des sapinières.

Là le faucheur, les pieds ouverts,
Scande sa marche machinale.
La faux, d’une mesure égale,
Oscille, en jetant des éclairs,
Tandis que les insectes verts
Tombent avec l’herbe natale.

La faneuse vient. Son chapeau,
À coups pressés, à grands coups d’aile
Frappe l’air vif qui le querelle.
Moulant comme dans un drapeau
Son corps, le souffle du plateau
Tord ses vêtements autour d’elle.

Au râteau le blanc liseron
Enchevêtre fleurs et liane.
L’abeille à l’aile diaphane
Suit les fleurs au tas frais et rond
D’où la faneuse d’un coup prompt
Rejette l’acre gentiane.

— Eh ! là bas ! Amenez le char !
La fauche est finie et bien faite :
Du grillon on voit la retraite.
Mais il fait soif ! — Sous un fayard
Le vin de fruit est à l’écart.
Le faucheurs vont lui faire fête,

Les faneuses qu’attire peu
L’eau de leurs cruches échauffées,
La joue ardente, décoiffées,
Voudraient bien sur leur lèvre en feu
Presser la coupe du lac bleu.
Il est passé le temps des fées !

Les rameaux d’honneur sont plantés.
On part ; on dit : la charge est belle !
Comme un oiseau qui traîne l’aile
Par les chemins, des deux côtés
Des larges brancards cahotés,
Le foin jusqu’à terre ruisselle.

Mais au front des jeunes faucheurs
Il pleut des étoiles. Mystère…
Sur le char, là-haut, loin de terre,
Les faneuses, ces tendres cœurs,
Blottissant leur troupe légère, 
Sur les garçons jettent des fleurs.

jeudi 12 juin 2025

Robert Milliat • Retour | Les rendez-vous du vers






Retour




Robert Milliat





Sous ses arbres rouillés la maison me regarde
Comme une bonne aïeule au retour de l’enfant,
Et sur le mur ridé dont le front se lézarde
La vigne vierge avant de mourir se défend.

Je vais franchir le seuil et fouler cette pierre,
Sur laquelle mes pas résonnèrent souvent,
En éveillant des bruits défunts... le cimetière
De mes folles terreurs quand j’avais peur du vent.

Je parcourrai les corridors pleins de mystère
Où les échos surpris reconnaîtront ma voix
Et je me griserai de cette odeur amère
Faite de parfums morts de pomme et d’eau de noix.

Mais au lieu de rentrer, je souris et je passe.
À quoi bon revenir vers ce qu’on a quitté ?
Tous les objets aimés sont à la même place
Et leur âme d’hier est dans l’éternité.

Marie Dauguet • Sous le pin musical | Les rendez-vous du vers






Sous le pin musical




Marie Dauguet





Sous le pin musical, pendant que ton troupeau
Broute la sauge humide et tendre au bord de l’eau,
Que l’agneau ramené vers sa mère qui bêle,
S’attache avidement à sa lourde mamelle,

Sieds-toi, berger. Le soir empourpre le coteau
Et suspend nos labeurs. Prends ta musette et mêle
Aux murmures du pin, dont l’ombre bleue chancelle,
À l’appel trébuchant et clair du cailleteau,

Ta chanson. Qu’elle exalte, en un mode archaïque,
La sereine beauté de l’heure bucolique
Et la douceur de vivre et la bonté des dieux,

Tandis que dans la plaine où notre œil se repose,
Descendu de son char aux fulgurants essieux,
Le soleil las s’endort sur la javelle rose.

mercredi 11 juin 2025

Joseph Rousse • La fuie du Bois-Roux | Les rendez-vous du vers






La fuie du Bois-Roux




Joseph Rousse





Par un jour pluvieux, j’errais sur des rivages
Où le vent m’apportait le parfum des œillets.
Tout à coup l’arc-en-ciel parut dans les nuages
Éclairant l’horizon de ses brillants reflets.

Il semblait couronner une tour solitaire
Dominant la presqu’île aride et sans coteaux,
Vieux colombier aux murs envahis par le lierre,
Qui sert pour diriger les marins sur les eaux.

À sa porte jadis étaient des armoiries,
Mais en vain l’antiquaire en cherche les couleurs.
Le peuple les brisa comme les seigneuries ;
Les murs épais ont seuls défié ses fureurs.

De hardis passereaux nichent dans les cellules.
Les pigeons sont partis et ne reviendront plus.
Les ravenelles d’or, les blanches campanules
Ont poussé sur le toit, dans les gazons touffus.

J’aime voir cette fuie au sommet du village,
Près d’un sombre bouquet de sapins murmurants,
Comme un phare au milieu de l’Océan sauvage,
Faisant signe aux vaisseaux d’éviter les brisants.

Ruine abandonnée, elle est utile encore,
Pareille aux grands vieillards savants et glorieux,
Dont l’esprit s’est éteint, que pourtant on honore,
Car l’éclat du Passé s’étend toujours sur eux.

mardi 10 juin 2025

Francis Clerc • À la Franche-Comté | Les rendez-vous du vers






À la Franche-Comté




Francis Clerc





J’aime tes noirs sommets, terre de ma Comté,
Tes vals profonds et verts où les ruisseaux serpentent.
Tes forêts de sapins qui gravissent les pentes,
Et tes rochers si blancs par les soleils d’été.

J’aime tes lacs d’azur fréquentés des sarcelles,
Les appels des pêcheurs cachés dans les roseaux,
Où l’automne on entend sur le calme des eaux
Passer rapidement des frémissements d’ailes.

J’aime tes vieux moulins au pavillon tremblant
Qui tournent doucement dans le fond de la gorge ;
Où l’on se plaît encor à manger du pain d’orge
Et du jambon fumé qui pend au plafond blanc.

J’aime le son lointain de toutes les clochettes
Des troupeaux bondissants épars au flanc des monts,
Et des rocs du Poupet au sommet des Larmonts
Entendre les vieux chants que les bergers répètent.

J’aime tes clochers gris juchés sur les plateaux,
Tes antiques cités qui défendent nos plaines
Depuis les temps lointains des légions romaines,
Et tes fermes qui vont s’égrenant aux coteaux.

Et je vous aime aussi, sœurs aux âmes exquises,
Qui mettez parmi nous votre fine beauté,
Et qui, dans les foyers de l’antique Comté,
Gardez l’art et l’honneur dont vous êtes éprises.

Nous aimons tes sillons comme des fils pieux,
Noble terre, joyau de notre sol de France ;
Et loin d’eux nous gardons l’invincible espérance
De reposer auprès des tombeaux des aïeux.