mardi 30 décembre 2025

Édouard Michaud • Après des jours | Les rendez-vous du vers






Après des jours




Édouard Michaud





Après des jours dans la cité qui m’exaspère,
Après des jours où l’œil comme en exil espère
Le petit chemin creux bordé de noisetiers,
Je vous revois, côteaux parafés de sentiers,
Étangs dont le cristal dans la lumière fume.
Le vent subtil m’apporte un bruit lointain d’enclume
Avec l’encens léger d’un proche feu de bois.
Le parfum qui m’est cher déjà flotte à mes doigts,
Parfum rural et fort ou discrètement entre
L’odeur des bœufs perdus en l’herbe jusqu’au ventre,
Mélangée à votre âme, ô nos agrestes fleurs.
La nocturne rosée est déjà tout en pleurs
Sur les nets châtaigniers où le rayon vient boire.
Le loriot et la fauvette à tête noire
Sortent des hauts genêts, trille et pipeau d’argent.
Au front des tufs rocheux l’ajonc brille, émergeant
Du matelas épais des bruyères qui saignent,
Et les bouleaux s’éploient aux souffles qui les peignent.
Voici le Mas, voici la lande où j’allais voir,
Quand l’Automne en nos cœurs fait descendre le soir,
Le tragique soleil tomber comme un fruit rouge.
La source du fossé sous le gras cresson bouge,
On se sent à la fois allègre et recueilli
Et le ciel bleu qui tremble aux branches des taillis
Est si tendre qu’on rêve avec ferveur d’enfance.
Un éclair luit aux troncs tout là-bas, c’est l’Aurence
Où s’attarde le geste inlassé du pêcheur.
Et d’éprouver autour de moi tant de fraîcheur,
Tant de calme divin et de splendeur alerte,
Et de me perdre ainsi dans l’immensité verte,
Sous l’aspect que la ville absurde me donna,
Je me retrouve tel que Dieu me façonna,
Mon naturel vainqueur se risque à la fenêtre,
Je touche les contours oubliés de mon être
Et pour une heure, hélas ! — trop fugitif cadeau —
Je suis comme un poisson qu’on replonge dans l’eau.

Aurélien Ridon du Mont aux Aigles • L’air bouffe… | Les rendez-vous du vers






« L’air bouffe… », poème n°173 de mon ouvrage n°9. 1345ème poème publiable.



dimanche 28 décembre 2025

Henry Muchart • Les forgerons | Les rendez-vous du vers






Les forgerons




Henry Muchart






Ce sont les forgerons aux muscles vigoureux,
Ouvriers de l’enclume et du marteau sonore,
Dont la force asservit, de l’aurore à l’aurore,
Les éléments originels, l’eau et le feu.

Un jour de soupirail frôle les murs humides
Pleins de gouttes, perlant aux pointes des gramens,
Des reflets alternés se meuvent sur les mains
Et les muscles tendus des travailleurs épiques.

Ils font, près du brasier qui flambe nuit et jour,
Leur besogne cyclopéenne, dans l’orage
De l’eau qui gronde, et de la roue, et le tapage
Des lourds marteaux battant le fer à grands coups sourds.

Dans un angle, le bloc d’argent de la cascade
Avec le jour blafard qui tombe du ciel bleu
Se mêlent aux changeants et chauds reflets du feu,
Comme un couchant fondu dans l’éclat des nuits froides.

Et dans ce jour surnaturel, les Forgerons
Semblent des dieux anciens qui domptent la matière ;
Gestes humains divinisés dans la lumière,
Symboles de l’effort et du labeur fécond.

Car ils forgent des socs pour éventrer la terre,
Et rendre les labours propices aux moissons ;
Ils font les coins et les marteaux des bûcherons,
Et les landiers polis riant aux flammes claires.

Ils forgent les crochets massifs avec les gonds
Où tournera le soir le lourd vantail des portes,
Et, pour les jours de fête où passent des escortes,
Ils contournent les grilles frêles des balcons.

Ils forgent des essieux pour la charrette lourde
Que chargera le poids branlant des gerbes d’or,
Et des essieux pour la voiture aux fins ressorts
Qui roulera sans bruit sur le velours des routes.

Mais l’heure du repos sourit aux travailleurs ;
Dehors, les bois gelés aux pendeloques claires,
Dedans, le feu de forge et l’écuelle de terre
Où la soupe fumante a de chaudes odeurs.

L’été, sous les figuiers où s’entr’ouvrent les figues,
Ils respirent le soir et la fraîcheur de l’air ;
Et des gourdes de peau jaillit en filet clair
Le vin réparateur des heureuses fatigues.

Bientôt le bienfaisant et doux sommeil viendra
Bercer leur corps lassé par la besogne saine
Et ralentir le cours de la vie en leurs veines,
Car la Nature est douce à qui suivit sa Loi.

Jean-Baptiste Tricard • Les semailles | Les rendez-vous du vers






Les semailles




Jean-Baptiste Tricard





Le bouvier, dirigeant charrue et attelage,
Quand il a parcouru à pas lents son terrain,
De son geste éternel, en répandant le grain,
En fait de longs sillons, tel on lait un fissage.

Il semble que l’alouette en passant 1’encourage,
Dès 1’aube, elle s’élance au clair miroir d’azur,
Jetant au laboureur, le chant si doux, si pur,
Qu’on entend à l’automne au dessus du village.

Le travail terminé, cette fille des champs,
Ne revient plus chanter jusqu’aux jours du printemps
Mais dès les chauds rayons, sur nos gais paysages,

Son cri retentissant vient dire aux paysans
Pour les épis dorés, qui de grains vont ployants,
Tous les êtres vivants vous doivent leurs hommages.

vendredi 26 décembre 2025

Henri Pauthier • Le retour aux pâtures | Les rendez-vous du vers






Le retour aux pâtures




Henri Pauthier





Les vaches et les bœufs, durant les longs hivers,
Rêvant du grand ciel bleu qui borde les prés verts,
Meuglent au souvenir des pâtures lointaines.
Et de l’herbe fleurie où chantaient les fontaines.
Mais, lorsque avant-coureurs des brises de l’été
Les vents tièdes d’avril balayent la Comté,
Et quand sur le clocher de l’église, fidèles
Reviennent babiller les noires hirondelles,
Un matin, à l’appel du berger, les troupeaux
S’éveillent à grand bruit de leur pesant repos.
Au sortir de la nuit profonde des étables,
Les vaches aux longs pis et les bœufs vénérables,
Buvant à pleins naseaux l’azur et le soleil
Beuglent éperdument dans le matin vermeil.
Puis ils vont retrouver les herbes du pacage,
La forêt de roseaux le long du marécage,
Et la lisière ombreuse où les grands sapins noirs
Chantent au vent d’été dans la pourpre des soirs.
De leurs flancs cahotés montent des vapeurs blondes,
Et le soleil levant blanchit leurs cornes rondes.
Ils boivent, en passant, au fond de l’abreuvoir,
Laissant l’eau de leur mufle en longs ruisseaux pleuvoir.
Par les prés, où frisonne au loin la brume bleue,
Fouettant à petits coups leur croupe de leur queue,
Au rythme cadencé des clochettes de fer
Ils broutent la lavande et le genêt amer.
Mais parfois, las de paître, à travers le finage
Ils errent à pas lents, comme en pèlerinage.
Ils écoutent longtemps, graves et recueillis,
L’aubade des oiseaux à l’ombre des taillis,
Et le bourdonnement, pareil au bruit d’un fleuve,
Des insectes épars dans la frondaison neuve.
La lumière les plonge en un ravissement ;
Ils aspirent la brise au fond du firmament,
Et, le mufle tendu vers l’azur qui s’embrase,
Ils semblent savourer, en une longue extase,
L’ivresse du printemps dans le matin fleuri.
Un humide brouillard, comme un rêve attendri,
Nage dans la douceur de leurs grands yeux farouches ;
Et, ridant leur poitrail tout constellé de mouches,
Ils célèbrent avec des meuglements joyeux
La fin de leur exil et le réveil des cieux.

Achille Millien • Jour de moisson | Les rendez-vous du vers






Jour de moisson




Achille Millien





En balançant leurs faucilles,
Jupe courte, sous l’azur,
Voici que partent les filles
Pour la moisson du blé mûr.

Sitôt qu’a donné chacune
Un coup d’œil à son miroir,
Elles s’en vont, blonde ou brune,
Travailler, de l’aube au soir.

On chemine, on saute, on jase,
Le pied vif, la langue aussi :
Rire clair, lambeaux de phrase
Dans le pur patois d’ici,

Si bien que l’essaim qui passe
Là-bas, au long des ruisseaux,
Laisse envoler dans l’espace
Comme un gazouillis d’oiseaux.

Charles Baussan • Les bœufs | Les rendez-vous du vers






Les bœufs




Charles Baussan





Le soir vient. Le fermier conduit ses bœufs au pré.
Emplissant le chemin et dévalant les pentes,
Tout le troupeau descend en bataillon serré,
Les têtes se heurtant aux croupes galopantes.

Le chien trottine à droite, à gauche, désœuvré.
Quelquefois un grand bœuf, de ses cornes luisantes,
Fait tomber de branche en branche, au fond du fourré,
Des pommes mûres qui pendaient au bas des entes...

Dans le pré, maintenant, les bœufs ne courent plus.
Leurs cous fauchent le sol, tranquilles et goulus.
Le fermier fait sa ronde ; il longe la clôture ;

Il voit pousser son herbe, et, tout allant au mieux,
Par plaisir, il s’attarde un peu dans la pâture
Et regarde manger autour de lui ses bœufs.

mardi 23 décembre 2025

Francis Yard • Le batteur de faux | Les rendez-vous du vers






Le batteur de faux




Francis Yard





Le matin frais et pur scintille de rosée.
Le faucheur s’est assis, une bouteille en main,
Sous l’aubépine creuse au bord du vieux chemin ;
Sa faux, humide encor, est près de lui posée.

Il vide un dernier verre. Et, dans ses poings velus,
Prend l’enclume d’acier qu’il dresse et qu’il regarde ;
Deux spirales de fer lui font comme une garde
Pour la maintenir droite au versant du talus.

De sa manche il l’essuie et la tâte du pouce,
Puis l’enfonce dans terre entre ses deux genoux,
Et sur le bel outil, poli, brillant et doux,
Il ajuste la faux dont le tranchant s’émousse.

Le petit coup rythmique et sec du marteau dur,
D’un bout à l’autre de l’outil couleur d’aurore
Tape et refait le fil de la lame sonore
Qui passe à coups d’éclairs et rase le blé mur.

Quand le marteau se tait, la bouteille pansue,
Dont le flanc rebondi parmi l’herbe est couché,
S’incline et fait glou glou du goulot débouché ;
Le vieux faucheur a soif ; il boit, s’essuie et sue.

Emmanuel Vitte • In votis | Les rendez-vous du vers






In votis




Emmanuel Vitte





Souvent, las des rumeurs confuses de la ville,
Et des sauvages cris de ses chars trépidants ;
Las de voir s’agiter une foule servile,
Aux frivoles désirs, aux gestes discordants ;

Las du labeur ardu et peut-être infertile,
Que n’auréolent plus les espoirs triomphants,
Je rêve d’un hameau solitaire et tranquille,
Et de blanches maisons éparses dans les champs.

Oh ! par la route ancienne, avec amour suivie,
Je voudrais m’en aller vers la paix que j’envie,
Et revoir les foyers où j’aimais à m’asseoir.

Je voudrais m’en aller vers la terre de Bresse,
Où plus d’un coeur encor garde quelque tendresse
A l’exilé sur qui descend l’ombre du soir.

samedi 20 décembre 2025

René Darpentigny • Le vieux moulin | Les rendez-vous du vers






Le vieux moulin




René Darpentigny





À l’ados du cotil que rougit l’herbe morte,
Le moulin dresse encor son pignon délabré :
Entre les murs croulants, la toiture a sombré ;
Les derniers vents d’automne ont arraché la porte.

Dans la chambre, où tournait la meule la plus forte,
On loge maintenant le fourrage du pré.
La roue, au noir bâti qui pend désemparé,
Subit en gémissant l’assaut de l’onde torte.

Le barrage a cédé sous la masse des eaux
Et le bief, a demi comblé par les roseaux,
Laisse échapper partout l’écumante éclusée...

... Il ne redira plus son allègre « Tic-Tac »
Répété par l’écho de la côte boisée,
Le Moulin qui s’en va, rongé par le ressac.

jeudi 18 décembre 2025

Alfred Descarries • La table rustique | Les rendez-vous du vers






La table rustique




Alfred Descarries





Combien se sont assis à cette vieille table
Où fume le repas frugal du laboureur,
Depuis le jour lointain où l’aïeul vénérable
Pour la faire abattait le chêne le meilleur.

En la voyant il songe à la première agape :
De la cave on avait tiré le meilleur vin,
Les grands plats reluisaient sur la plus belle nappe
Et l'on vidait son verre entre chaque refrain !

Bien vite a fui le temps, nombreuse est la famille,
Le grand père sourit à ses petits enfants,
Il a peine à manger de sa main qui vacille
Mais la table résiste à l'usage des ans !

On se lègue de père en fils cette relique,
Comme on lègue un trésor à la postérité !
Heureux qui peut s'asseoir à la table rustique
Où l'ancêtre disait son benedicite !

samedi 6 décembre 2025

Édouard Michaud • Vieux pont | Les rendez-vous du vers






Vieux pont




Édouard Michaud





Le vieux pont dans le soir, affaissé sur ses arches,
Rêve, touché de brise où flotte une odeur d’eau.
La cathédrale le domine et tend le dos
Au soleil qui frémit sur la Vienne qui marche.

L’heure est divine. Un battoir sonne. Des plongeons
Claquent au flot du large où le poisson émerge,
Et dans le calme d’or qu’il bat de plume vierge
Passe au ciel délicat un vol lent de pigeons.

Contre le parapet, avec les jours plus fruste,
Un pêcheur suit de l’œil le fil mince, le buste
Tout assailli de giroflée et de brins verts ;

Et soudain, pur collier qu’un doigt brusque éparpille,
Multiplié par toi d’échos furtifs et clairs,
Bondit et court, ô pont, heurtant et peuplant l’air,

Un rire frais, éperdument, de jeune fille.

vendredi 5 décembre 2025

Marie Dauguet • L’ancienne croix percluse | Les rendez-vous du vers






L’ancienne croix percluse…




Marie Dauguet





L’ancienne croix percluse à la croisée des routes
Qui tend ses bras de mousse au gris de l’horizon ;
Sur le chaume rasé que la lune veloute,
Fume l’herbe qu’on brûle à l’arrière-saison.

Souffle, vent de douceur au travers de la plaine ;
Il semble que tu aies peur de parler tout haut,
Sous les yeux de la lune aux lueurs de phalène
Qui emmèle ses feux aux branches des bouleaux.

La rivière aux clapotements charmants qui marche,
Reflète les peupliers brumeux des pâquis
Et voit danser la lune incertaine sous l’arche
De ce vieux pont bossu dans la vase accroupi.

Deux chèvres, près de nous, front haut, broutent les ronces ;
Mes coudes sur le dos basané du vieux pont,
Je m’abandonne au songe où la glèbe s’enfonce,
A celui de la lune en fuite sous les joncs.

lundi 1 décembre 2025

Jules Breton • La source sous bois | Les rendez-vous du vers






La source sous bois




Jules Breton





Dans le fond d’une tiède et paisible clairière
Ouvrant dans la forêt obscure un soupirail,
Où l’herbe est de velours, où près de la bruyère,
De son écrin l’iris égraine le corail ;
Où les rayons discrets, mêlés aux vapeurs chaudes,
Effleurant le gazon touffu, le traversant,
Font de cette verdure intense du versant
Un ruisselant tapis de sombres émeraudes
Où le gai papillon s’égare quelquefois ;
Tandis que doucement frissonne la ramure,
Que l’oiseau se recueille et fait taire sa voix,
Adorable babil, une source murmure.
Au milieu, sur le sol plus humide et plus noir
Un agreste bassin, comme un sombre miroir,
Entouré de granit, de mousses et de lierre,
Reflète un bloc troué qui laisse couler l’eau
Et se tache de brun comme un troue de bouleau.
Une fillette est là, son genou sur la pierre,
Se détachant d’un ton puissant sur le fond vert ;
Et le jour affluant dans l’espace entr’ouvert,
Autour de l’enfant glisse un doux trait de lumière
D’où parait émaner comme un nimbe changeant.
Laissant flotter son âme en une molle trêve
Où l’idée apparaît et jamais ne s’achève,
Elle incline un front beau d’abandon négligent,
Et son regard perdu tout au fond de son rêve
Suit le fil d’eau qui tombe en torsade d’argent.

samedi 29 novembre 2025

Émile Raguin • Terre semée | Les rendez-vous du vers






Terre semée




Émile Raguin





Lentement, pas à pas, j’ai conduit la charrue,
Je t’ai mise en sillons, ma terre de labour.
Les vents t’ont caressée et puis avec amour,
J’ai traîné sur tes flancs une herse assidue !

Quand tu fus préparée, ainsi qu’un lit de roi,
J’ai semé le blé roux d’une main solennelle ;
J’ai de nouveau passé la herse qui nivelle
Et maintenant je n’ose plus marcher sur toi !

Te voilà belle, en paix, sous la brise embaumée,
Sous mon tendre regard, sous le calme soleil,
Épouse satisfaite et qui reste en éveil
En se réjouissant de se sentir aimée !

lundi 24 novembre 2025

Jean Rebier • La laitière | Les rendez-vous du vers






La laitière




Jean Rebier





À l’heure où souriant au milieu des vergers
Que l’aube argente encore de ses brouillards légers,
Avec des bruits joyeux le village s’éveille,
Pendant que la servante accourt emplir sa seille
À la source qui brille entre les noisetiers
Et que vers les guérets s’empressent les bouviers,
Rose et fraîche et l’œil clair, Marguissou la laitière,
Ayant sur son jupon noué sa devantière,
Pour la ville est partie avec ses pots ventrus.
Mille chansons d’oiseaux sortent des buissons drus,
Et l’âne, allègrement, remorque sa charrette.
Marguissou ne fait pas les rêves de Perrette,
Mais son cœur est léger comme le bleu matin,
Où le son des grelots met un rire argentin.
Saine fille des champs qui va, de porte en porte,
Offrir le lait crémeux et pur qui réconforte ;
Elle sait que là-bas, au fond des noirs faubourgs,
Chacun ne mange pas à sa faim tous les jours,
Et souvent, dans un bouge infect où l’on s’entasse,
Charitable, elle a dû pour rien emplir la tasse
Que présentait, tremblante et sans dire un seul mot,
Une femme sordide en montrant son marmot.
Aussi, dès qu’elle aura, pimpante et gracieuse,
Versé tout son lait frais, elle prendra, joyeuse,
La route qui serpente entre les prés herbeux
Où les gars turbulents font pacager les bœufs,
Et, pour avoir frôlé ces tristes fourmilières,
En revoyant son mas aux maisons familières
Et son époux robuste et son enfant rieur,
Elle comprendra mieux le prix de son bonheur.

mardi 18 novembre 2025

Édouard Bourgine • Un chemin creux | Les rendez-vous du vers






Un chemin creux




Édouard Bourgine





Parle-nous des gens d’autrefois,
Ô vert cloître, chemin sous bois
Aux talus plantés de grands hêtres,
Ravin ravagé par les ans,
Montrant encore à nos enfants
La trace du pas des ancêtres ;

Larges ornières du sol roux,
Flaques d’eau dormant dans les trous,
Parlez-nous des vieux attelages,
Des rouliers et du postillon,
Quand des grelots le carillon
N’a plus d’échos sous les feuillages.

Décor aimé, fais revenir
Tout ce qui plaît au souvenir :
Quelque laitière paysanne
Avec ses brocs, son mantelet,
Passant ici porter son lait
En amazone sur un âne.

Ramène enfin les amoureux
Aux pas lents, aux yeux langoureux,
Entre les hêtres immobiles ;
Éveille l’écho des baisers
Par ton silence éternisés,
Austère chemin des idylles !

vendredi 14 novembre 2025

Émile Ginet • L’harmonie des champs | Les rendez-vous du vers






L’harmonie des champs




Émile Ginet





Bien loin des chars bruyants, chiffonniers, marchands d’huile
Et du concert affreux des corneurs de charbon,
Voulez-vous un instant, lecteurs, hors de la ville
Respirer le parfum des fleurs qui sentent bon ?

Venez ! Là-bas les champs sont pleins de gais murmures,
Les bois silencieux pleins de calme et de paix ;
Le long des chemins verts, bordés de fraises mûres
Un vent tiède frémit dans les rameaux épais.

L’idylle du printemps par l’onde est gazouillée
Au bord d’une fontaine ou d’un canal ombreux,
Où les petits oiseaux perdus dans la feuillée
Exécutent en chœur maints concerts amoureux.

Là, c’est l’étrange accord que font dans l’herbe molle
Mille insectes cachés, abeilles et grillons.
Tout à coup, vers les cieux, l’alouette s’envole ;
Comme une voix priant pour le grain des sillons,

Ici monte un bruit sourd du fond de la ravine
Où, dans son lit rocheux, gronde l’eau du torrent.
Et ce léger frisson que l’oreille devine ?...
C’est un souffle de l’air qui passe en soupirant.

Écoutez... on croirait qu’à la brise se mêle
Le sourire d’un ange ou d’un esprit moqueur,
L’écho d’un doux baiser, le frôlement d’une aile,
La respiration, les battements d’un cœur...

O son mystérieux, rumeur insaisissable,
Faible zéphir qu’à peine on perçoit en marchant !
Plainte du flot rêveur endormi sur le sable,
N’êtes-vous pas un hymne, une prière, un chant ?

lundi 10 novembre 2025

Blanche Lamontagne • La campagnarde | Les rendez-vous du vers






La campagnarde




Blanche Lamontagne





La porte est entr’ouverte. Au fond de la maison
On peut voir un bon feu qui flambe en la cuisine.
Une croix de bois franc paraît à la cloison.
Un catéchisme ancien sur l’armoire avoisine.
Debout, la campagnarde au visage animé,
Mise candidement : grosse jupe et mantille,
Surveille avec adresse un bouilli parfumé :
Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

Au temps des fenaisons on peut la voir aussi,
Dès le jour, ramassant les épis et les herbes,
Joyeuse, sans regret, sans peur et sans souci,
Élevant de ses mains les triomphales gerbes.
Tout le long des côteaux, tout le long des penchants
Son bras n’est jamais las de porter la faucille,
Et le fond de ses yeux est clair comme nos champs :
Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

Le dimanche au matin, très pieuse, croisant
Les mains sur son missel, belle de modestie,
À l’heure où l’homme dort son sommeil bienfaisant,
Vers la petite église elle est déjà partie.
Et là, passant le vieux rosaire entre ses doigts,
Même priant tout haut de sa bouche gentille,
Elle a l’air virginal des saintes d’autrefois : 
Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

mardi 30 septembre 2025

Édouard Michaud • Rus | Les rendez-vous du vers






Rus




Édouard Michaud





J’adore tout des bourgs, tout jusqu’à l’atmosphère.
On arrive content du trajet qu’on dût faire
À travers des chemins, des halliers et des bois
Et c’est un soir pieux de septembre et les voix
S’aggravent à frapper l’air vespéral qui vibre.
On courut un grand jour, fiers de se sentir libres,
Parmi le soleil tendre et le vent qui passait,
Et l’on rentre et l’on guigne aux vitres le corset
Craquant et plantureux des appas de l’hôtesse.
Et c’est alors, charmante et fine politesse,
L’accueil des purs relents qui vont de seuil en seuil :
Le bois qui flambe et met au trou de l’huis son œil
Et laisse fuir l’encens faible de sa fumée ;
Le lard, régal prochain de la bande affamée,
Qui crépite et qui cuit dans la poêle aux grands bords ;
De l’ancestral chaudron plat sur ses trois pieds tors
Et qu’on frotte de couenne avant que d’y répandre
La pâte lourde au teint décoloré de cendre,
Un parfum exhalé de massif galétou ;
Et près du bouillon tiède où trempa tout un chou,
L’odeur fraîche du pain qu’une main nette coupe.
Et l’on pourra dehors manger son ample soupe
En respirant, feuillage et roses mélangés,
L’âme errante qui sort des agrestes vergers.

Mathilde de Marliave • Le maïs | Les rendez-vous du vers






Le maïs




Mathilde de Marliave





Sous le ciel pâle et gris, tout le jour, dans la plaine,
Les paysans courbés, avec des gestes lents,
Ont chargé le maïs sur les chariots pesants
Que conduisent les bœufs vers la ferme prochaine.

Les tiges que l’autan flétrit de son haleine
Forment près des logis de lourds entassements,
Et quand le brouillard traîne au bord des toits fumants,
Le métayer, la nuit, tord l’épi dans sa gaine.

Les rudes travailleurs s’assemblent tous les soirs,
Sous les hangars ouverts d’où l’on voit les étoiles,
Le fruit d’ambre s’amasse au fond des vastes toiles.

L’appel des amoureux emplit les chemins noirs,
Et chaque lampe au loin semble un œil qui surveille
La campagne endormie où l’amour se réveille.

lundi 1 septembre 2025

Louis Mercier • Le village de Beure | Les rendez-vous du vers






Le village de Beure




Louis Mercier





Près des rives du Doubs est un heureux village
Étalant au soleil ses vignes, ses pourpris !
Beure, tel est le nom de cet Éden sauvage
Pour qui toujours mon cœur d’un même charme est pris.

Nulle part on ne voit les fermes aussi gaies
Montrant leurs toits de brique à travers les pruniers,
Plus de fleurs aux rameaux, plus d’oiseaux dans les haies,
Lorsque brillent d’Avril les rayons printaniers.

Dans ses prés odorants, par ses rochers arides,
J’ai couru, jeune enfant — et des petits bergers
Combien j’aimais les jeux, les courses intrépides :
Avec eux j’ai pillé ses splendides vergers.

À la Saint Jean d’Été, qu’il m’est doux, un dimanche,
De revoir ce vallon aux souvenirs si chers :
Pour moi qu’elle a d’attraits, sous le noyer qui penche,
Notre pauvre chaumière avec ses pampres verts.

Au détour du chemin, tout ému, je m’arrête
Et contemple un instant les rochers d’Arguel
Crénelant l’horizon de leur bleuâtre crête
Et comme un fort abrupt s’étageant dans le Ciel.

Je contemple le Doubs errant par les prairies,
Ainsi qu’un serpent vert, en zig-zag ondulant ;
Ou bien, autour de moi, les blanches gypseries
Et notre vieille église au dôme de fer blanc :

Je contemple surtout du joli Bout-du-Monde
La cascade égrenant ses humides saphirs :
Les soirs d’été, l’on dit qu’une fée en son onde
Vient livrer son beau corps aux baisers des zéphirs :

Mais on m’a vu venir — et ma mère attentive
Vite du buffet tire une nappe où se sent
Une suave odeur d’iris et de lessive,
Et mon père à la cave en sifflottant descend.

Grand’mère, sommeillant dans son fauteuil de chêne,
Se réveille en sursaut sous mon bruyant baiser,
Et, tandis que Médor aboie à perdre haleine,
Le chat sur mes genoux, leste, vient se poser.

Voilà bien la grand’ salle aux poutres décorées
De faulx et de râteaux, de grappes de maïs :
Sur les murs je retrouve, images vénérées,
Ferréol et Ferjeux les patrons du pays.

Qu’il est bon le dîner dans la faïence peinte
De fantastiques fleurs ou d’un coq jaune et bleu ;
Le vin de Mercurot pétille dans la pinte
Et dans les verres coule ardent comme du feu.

C’est d’abord le pain bis avec son goût d’amande.
Le bresi rouge et sec qui fait boire à grands coups.
L’omelette d’or, blonde ainsi qu’une flamande,
Et la tranche de lard qui tremble sur les choux.

De bon cœur rit mon père et, sa gaîté, c’est signe
Que ses grands bœufs vont bien et que ses blés sont beaux,
Que les foins ont donné, que superbe est la vigne :
Pourtant d’avance il craint... de manquer de tonneaux.

Fraîche comme son nom, ma cousine Rosette,
À vêpres se rendant, vient nous dire bonjour :
On dirait de Muller l’espiègle Mionette :
Vraiment elle devient plus belle chaque jour.

Ma sœur en souriant au milieu de nous pose
Un immense gâteau, des fraises de Fontain ;
Et voyant qu’à chanter déjà l’on se dispose,
Mon père apporte encor un flacon de vieux vin.