dimanche 28 décembre 2025

Henry Muchart • Les forgerons | Les rendez-vous du vers






Les forgerons




Henry Muchart






Ce sont les forgerons aux muscles vigoureux,
Ouvriers de l’enclume et du marteau sonore,
Dont la force asservit, de l’aurore à l’aurore,
Les éléments originels, l’eau et le feu.

Un jour de soupirail frôle les murs humides
Pleins de gouttes, perlant aux pointes des gramens,
Des reflets alternés se meuvent sur les mains
Et les muscles tendus des travailleurs épiques.

Ils font, près du brasier qui flambe nuit et jour,
Leur besogne cyclopéenne, dans l’orage
De l’eau qui gronde, et de la roue, et le tapage
Des lourds marteaux battant le fer à grands coups sourds.

Dans un angle, le bloc d’argent de la cascade
Avec le jour blafard qui tombe du ciel bleu
Se mêlent aux changeants et chauds reflets du feu,
Comme un couchant fondu dans l’éclat des nuits froides.

Et dans ce jour surnaturel, les Forgerons
Semblent des dieux anciens qui domptent la matière ;
Gestes humains divinisés dans la lumière,
Symboles de l’effort et du labeur fécond.

Car ils forgent des socs pour éventrer la terre,
Et rendre les labours propices aux moissons ;
Ils font les coins et les marteaux des bûcherons,
Et les landiers polis riant aux flammes claires.

Ils forgent les crochets massifs avec les gonds
Où tournera le soir le lourd vantail des portes,
Et, pour les jours de fête où passent des escortes,
Ils contournent les grilles frêles des balcons.

Ils forgent des essieux pour la charrette lourde
Que chargera le poids branlant des gerbes d’or,
Et des essieux pour la voiture aux fins ressorts
Qui roulera sans bruit sur le velours des routes.

Mais l’heure du repos sourit aux travailleurs ;
Dehors, les bois gelés aux pendeloques claires,
Dedans, le feu de forge et l’écuelle de terre
Où la soupe fumante a de chaudes odeurs.

L’été, sous les figuiers où s’entr’ouvrent les figues,
Ils respirent le soir et la fraîcheur de l’air ;
Et des gourdes de peau jaillit en filet clair
Le vin réparateur des heureuses fatigues.

Bientôt le bienfaisant et doux sommeil viendra
Bercer leur corps lassé par la besogne saine
Et ralentir le cours de la vie en leurs veines,
Car la Nature est douce à qui suivit sa Loi.

Jean-Baptiste Tricard • Les semailles | Les rendez-vous du vers






Les semailles




Jean-Baptiste Tricard





Le bouvier, dirigeant charrue et attelage,
Quand il a parcouru à pas lents son terrain,
De son geste éternel, en répandant le grain,
En fait de longs sillons, tel on lait un fissage.

Il semble que l’alouette en passant 1’encourage,
Dès 1’aube, elle s’élance au clair miroir d’azur,
Jetant au laboureur, le chant si doux, si pur,
Qu’on entend à l’automne au dessus du village.

Le travail terminé, cette fille des champs,
Ne revient plus chanter jusqu’aux jours du printemps
Mais dès les chauds rayons, sur nos gais paysages,

Son cri retentissant vient dire aux paysans
Pour les épis dorés, qui de grains vont ployants,
Tous les êtres vivants vous doivent leurs hommages.

vendredi 26 décembre 2025

Henri Pauthier • Le retour aux pâtures | Les rendez-vous du vers






Le retour aux pâtures




Henri Pauthier





Les vaches et les bœufs, durant les longs hivers,
Rêvant du grand ciel bleu qui borde les prés verts,
Meuglent au souvenir des pâtures lointaines.
Et de l’herbe fleurie où chantaient les fontaines.
Mais, lorsque avant-coureurs des brises de l’été
Les vents tièdes d’avril balayent la Comté,
Et quand sur le clocher de l’église, fidèles
Reviennent babiller les noires hirondelles,
Un matin, à l’appel du berger, les troupeaux
S’éveillent à grand bruit de leur pesant repos.
Au sortir de la nuit profonde des étables,
Les vaches aux longs pis et les bœufs vénérables,
Buvant à pleins naseaux l’azur et le soleil
Beuglent éperdument dans le matin vermeil.
Puis ils vont retrouver les herbes du pacage,
La forêt de roseaux le long du marécage,
Et la lisière ombreuse où les grands sapins noirs
Chantent au vent d’été dans la pourpre des soirs.
De leurs flancs cahotés montent des vapeurs blondes,
Et le soleil levant blanchit leurs cornes rondes.
Ils boivent, en passant, au fond de l’abreuvoir,
Laissant l’eau de leur mufle en longs ruisseaux pleuvoir.
Par les prés, où frisonne au loin la brume bleue,
Fouettant à petits coups leur croupe de leur queue,
Au rythme cadencé des clochettes de fer
Ils broutent la lavande et le genêt amer.
Mais parfois, las de paître, à travers le finage
Ils errent à pas lents, comme en pèlerinage.
Ils écoutent longtemps, graves et recueillis,
L’aubade des oiseaux à l’ombre des taillis,
Et le bourdonnement, pareil au bruit d’un fleuve,
Des insectes épars dans la frondaison neuve.
La lumière les plonge en un ravissement ;
Ils aspirent la brise au fond du firmament,
Et, le mufle tendu vers l’azur qui s’embrase,
Ils semblent savourer, en une longue extase,
L’ivresse du printemps dans le matin fleuri.
Un humide brouillard, comme un rêve attendri,
Nage dans la douceur de leurs grands yeux farouches ;
Et, ridant leur poitrail tout constellé de mouches,
Ils célèbrent avec des meuglements joyeux
La fin de leur exil et le réveil des cieux.

Achille Millien • Jour de moisson | Les rendez-vous du vers






Jour de moisson




Achille Millien





En balançant leurs faucilles,
Jupe courte, sous l’azur,
Voici que partent les filles
Pour la moisson du blé mûr.

Sitôt qu’a donné chacune
Un coup d’œil à son miroir,
Elles s’en vont, blonde ou brune,
Travailler, de l’aube au soir.

On chemine, on saute, on jase,
Le pied vif, la langue aussi :
Rire clair, lambeaux de phrase
Dans le pur patois d’ici,

Si bien que l’essaim qui passe
Là-bas, au long des ruisseaux,
Laisse envoler dans l’espace
Comme un gazouillis d’oiseaux.

Charles Baussan • Les bœufs | Les rendez-vous du vers






Les bœufs




Charles Baussan





Le soir vient. Le fermier conduit ses bœufs au pré.
Emplissant le chemin et dévalant les pentes,
Tout le troupeau descend en bataillon serré,
Les têtes se heurtant aux croupes galopantes.

Le chien trottine à droite, à gauche, désœuvré.
Quelquefois un grand bœuf, de ses cornes luisantes,
Fait tomber de branche en branche, au fond du fourré,
Des pommes mûres qui pendaient au bas des entes...

Dans le pré, maintenant, les bœufs ne courent plus.
Leurs cous fauchent le sol, tranquilles et goulus.
Le fermier fait sa ronde ; il longe la clôture ;

Il voit pousser son herbe, et, tout allant au mieux,
Par plaisir, il s’attarde un peu dans la pâture
Et regarde manger autour de lui ses bœufs.