lundi 31 mars 2025

Adrianus Feydel • Retour | Les rendez-vous du vers





Retour




Adrianus Feydel





Sous le dôme des frênes,
Ta cheminée à mitre élève sans répit
Un panache de gaze bleu qui réjouit
L’amitié qu’on te doit, berceau d’aïeuls, ô reine !…

Parce que la fumée, haleine douce et lente,
Qui monte librement de ton candide toit,
Dit qu’au rythme ancien il palpite chez toi,
Encore, le foyer, cœur des maisons vivantes,

Et que je vais te retrouver comme naguère,
Avec les vieux qui vont en s’appuyant aux murs
Et qui, tels une branche lourde de fruits mûrs,
Un peu plus chaque jour se penchent vers la terre,

Avec ton beau jardin derrière le pignon,
Ton jardin propre, gai, témoin de vie heureuse
Qui, l’automne venue, en retard et frileuse,
Cogne les pommes d’arrosoir de ses oignons,

Et la mare inchangée à l’angle du chemin
Reflétant biscornue et noire dans son huile
La coiffe neuve et vermillon de belles tuiles
Que l’odorante étable montre aux prés voisins,

Avec tous les échos, gardant ma voix d’enfant,
Avec l’essaim enfin des souvenirs fidèles
Qui mènent devant moi comme un lointain bruit d’ailes
Quand je saute à cheval la lourde claie des champs.

Au soleil du temps clair tes murs sont recrépis
À neuf, bonne maison sereine et cordiale.
Ô maison de chez nous, humble maison natale,
C’est ton honnête face humaine qui sourit…

lundi 24 mars 2025

Henri Pauthier ou le sommet de la poésie villageoise


Les artistes capables de compartimenter leur(s) cerveau(x) et leur(s) vie(s) m’ont toujours fasciné autant que rendu interrogatif. En effet, l’on ne saurait mieux qualifier un artiste véritable que par le fait qu’il est exclusivement dédié à son art et qu’il exclut tout ce qui pourrait l’en divertir.


À titre personnel, je crains toujours que l’austérité ambiante, la carence en humanité des situations formelles, les sourires absents, les train-trains automatiques des professionnalités, les courses ambitieuses, les horaires, ne viennent à salir ce que j’ai en moi de plus noble et de plus hautain.


Pourtant, m’incluant moi-même dans cette acception d’artiste absolu, il m’a bien fallu accepté, et ce sans trop de difficultés, que de très grands artistes pouvaient aussi occupaient d’autres fonctions, et même avoir laissé à la périphérie de leur vie la poésie qui aurait dû en être centrale. En fait, cette catégorie me les a rendu encor plus attachants.


Ainsi, j’ai, à plus forte raison, développé une dilection toute particulière pour les artistes ayant conservé une très grande pureté d’âme tout ayant professionnellement épousé des positions que me paraîtraient à moi insupportables.



Chez les poètes rustiques de cet ordre — sans évoquer les Philéas Lebègue ou les Charles Boulen qui étaient à la fois à la plume et aux sillons — un nom incontestablement ressort : celui de Henri Pauthier.


L’homme est un comtois de pure race, né au Russey, dans le Doubs, le 8 mai 1859, d’un père instituteur, et décédé en 1924.


On l’imagine en parfait premier de la classe, tout ce qu’un authentique poète, dans toute l’acception de sa liberté, ne pourrait normalement pas être.


Il passe par le lycée de Besançon, puis rejoint le lycée Henri IV de la capitale ; il deviendra ensuite professeur dans diverses institutions de celle-ci, ainsi qu’ à Belfort, et enseignera aussi pendant deux ans à l’Université du Phanar de Constantinople. Il tirera de cette période biennale une sympathique nouvelle, Amours brèves, dans laquelle l’on ne peut s’empêcher de repenser à l’amourette d’Arsène Vermenouze dans sa période espagnole.


D’autres écrits en prose parsèmeront sa vie d’écrivain, souvent sous le pseudonyme de Henry Dessoubre.


Que malgré la propreté de ce parcours académique Pauthier pût garder l’âme assez pure pour accoucher de l’un des plus quintessentiels ouvrages de poésie du terroir jamais écrits passe l’entendement.



Cet unique ouvrage de poésie de Henri Pauthier parut en 1900, sous le titre Au village.


Publié chez Girieud, modeste éditeur rouennais, l’on ne peut que s’étonner qu’il ne fût pas pris sous le bras de Lemerre (qui pourtant publiera son roman L’été complice) ou du Mercure de France.


Jamais recueil poétique ne fût plus viscéralement agreste. Tous les sucs de la vie champêtre ont y sont subtilement développés. Léonce Depont, Édouard Michaud, Auguste Gaud, Blanche Lamontagne, et d'autres, qui ont pourtant poussé les dépictions de la vie rurale à de très hauts niveaux, ne l’égalent pas sur ce point précis.


C’est un condensé de ruralité de la plus haute noblesse et de la plus saine simplicité. Il renferme 46 poèmes qui semblent tous rivaliser entre eux, jouant à qui ira le plus profondément dans la description que ce qui rythme heures et jours de la vie des rustiques ; et — contentement personnel — le sonnet n’y est présent qu’à quatre reprises, pour un joli poème intitulé Toilette matinale, un autre tout intense de sa seule simplicité, intitulé Soir d’automne, un troisième, cette fois plus simple que grand, titré Vieux chêne, et un dernier nommé Nivôse. Pauthier semble préférer la substantialité poétique au prestige usurpé qu’a toujours traîné avec lui la forme du sonnet. Je n’en ai pour ma part jamais écrit un seul. Mais la critique du sonnet pourrait faire l’objet d’un article ailleurs qu’en ces lignes.


La moyenne de longueur des poèmes de Henri Pauthier est d’un cran supérieure à celle des poèmes d’autres auteurs. Par exemple, pour les 22 poèmes que j’ai enregistrés de l’ouvrage Au village — deux seulement ont été pour l’instant publiés sur Les rendez-vous du vers — l’on compte une moyenne de 2 minutes et 41 secondes par poème. Par comparaison, sur les 38 poèmes d’Édouard Michaud que j’ai à ce jour enregistrés, la durée moyenne d’un poème s’élève à exactement 1 minute de moins. Pour les poèmes de Marie Dauguet, qui a — et c’est notoire pour les connaisseurs — plutôt privilégié (et c’est regrettable) les poèmes courts, la durée moyenne d’un poème s’élève à 1 minutes et 16 secondes, pour 136 textes enregistrés. Pour les 50 poèmes que j’ai enregistrés du poète bressan Emmanuel Vitte, l’on trouve une durée moyenne de 2 minutes et 07 secondes par poème. Et enfin, dernière comparaison, pour mes propres poèmes, sur les 250 d’entre eux que j’ai enregistrés, l’on trouve par poème une durée moyenne de 2 minutes et 11 secondes.



Au village recèle de trésors tels que l’on ne saurait pointer lequel des 46 poèmes qui le composent est le plus exaltant.

L’un des meilleurs exemples de l’excellence de Pauthier se trouve peut-être dans son poème intitulé La Symphonie des Campaines ; dans ses tercets de monorimes, forme pouvant laisser présager une monotonie à la lecture, le poète comtois ne laisse jamais sa lyre tomber dans ce travers. Le poème évolue lentement mais sûrement au rythme des campaines qu’il décrit et veut symphoniques. Et, effectivement, c’est une véritable montée d’orchestre qui s’opère, sans triomphe bruyant, sans climax, sans excès : non, une sorte de pinacle atteint dans un calme ultime ; excellence toute appropriée à une version audio prochainement disponible sur Les rendez-vous du vers.



Dans le poème Le repas de faucheurs, l’on sent l’auteur lâcher du lest sur la « coulée des vers » et, avec une audace plus marquée qu’à son habitude, approfondir le sens des images ; voyez ces deux strophes :



Les gars d’un œil béat contemplent à la ronde,

Le bouillon, de persil et d’oignon parfumé

Où l’on voit émerger, comme un poisson de l’onde,

Un savoureux quartier de lard rose et fumé ;


Ils penchent à l’entour leurs figures rougeaudes ;

Comme des bœufs rangés au bord des abreuvoirs;

Et lappant à l’envi les lèches de pain chaudes,

Leurs gosiers sonnent creux comme des entonnoirs.




Sans doute ma préférence va-t-elle, au sein de cet ouvrage, à un poème intitulé Dans la fromagerie, l’un des premiers poèmes publiés sur Les rendez-vous du vers ; sans doute le poème que je me plais le plus souvent à réciter par cœur, avec Je me suis recueillie, de Marie Dauguet, ou son Poème du pain, ou Vœu stérile d’Emmanuel Vitte.


Cette strophe, particulièrement, m’a toujours semblé décrire au mieux à la fois la simplicité et la grandeur poétique de Henri Pauthier :



Les pauvres moribonds ! Oh comme il est loin d’eux

Le temps où sous lazur, de laube à la nuit pleine,

Ils poussaient leur charrue aux confins de la plaine,

En caressant du fouet le dos fumant des bœufs.




De très jolies gravures parsèment cet ouvrage, lui donnant un surplus de chaleur... celle des vieux logis, sans doute. Et en le parcourant, on ne peut s’empêcher de sentir que ce livre au faible retentissement, à l’éditeur modeste, et au tirage limité (deux-cent cinquante exemplaires) a dû constitué pour l’ami Pauthier rien de moins ou plus qu’un petit trésor.



Henri Pauthier




À la capitale, Henri Pauthier fréquente principalement les cercles régionalistes. Il y avait les normands, avec Pierre Préteux, les auvergnats, avec Camille Gandilhon Gens d’Armes, etc. et Pauthier trouva donc sa place idéale parmi les groupes de comtois. Il publiera régulièrement dans les revues Le Pays Comtois, Le Franc-Comtois de Paris, Les gaudes, ou encor La Franche-Comté à Paris.


Dans un article de cette dernière, intitulé « La Maison Laveur - Un Centre Franc-Comtois au Quartier Latin », l’écrivain et poète Émile Fourquet évoque avec précision les coins de la capitale où ces régionalistes se concentraient.


Il parle d’un Henri Pauthier fréquentant les cercles poétiques de la capitale, y rencontrant les poètes notoires de l’époque. On peut ainsi s’étonner du fait qu’il n’ait pas profité de cet entregent. Et sans doute est-ce sa supériorité qui le mit naturellement écart. Comment en effet imaginer être pleinement reconnue la qualité de Pauthier par les médiocres parisianistes ? La supériorité du terroir provoque une moquerie identique à celle du génie naturel par les éduqués. Les poètes célèbres de l’époque n’ont sans doute pas été moqueur à son égard, mais l’on peut aisément imaginer qu’ils n’ont pas décelé avec une évidence prégnante de quel bois Pauthier était fait. Un cas classique.


Fourquet poursuit ainsi :


« Lorsqu’Henri Pauthier (faute de français, aujourd’hui standardisée, que de rendre muet le H d’un nom propre, ndlr) quitta Paris en maugréant ces méchants vers, péché de jeunesse du merveilleux ciseleur de poésies qu’est ce modeste :

 

En un mot je serais heureux sous le soleil.

Sans un œil de perdrix dont je souffre à l’orteil

Et Grévy qui me fit professeur de grammaire

Au temps de l’amnistie à Nogent-le-Rotrou.


les soirées littéraires perdirent de leur charme. »



Sa résidence privilégiée à la capitale ne semble donc pas l’avoir maintenu longtemps dans les cercles poétiques notoires, et peut-être est là la clef de la préservation de son âme agreste.


Toujours est-il que seul cet excellent ouvrage poétique Au village parut de son vivant. Dans le numéro du 10 septembre 1900 de la revue Le Pays Comtois, dans lequel un élogieux portrait est consacré à Henri Pauthier, un second ouvrage de poésies est annoncé. Malgré mes recherches, je n’en trouverai mention nulle part ailleurs. L’écrivain mourut pourtant en 1924, le temps lui était donc laissé pour écrire et publier.

Une hypothèse possible est que les vingt-cinq dernières années de sa vie furent polluées par des problèmes de santé toutefois ; en effet, l’on apprend, encore sous la plume d’Émile Fourquet dans son ouvrage Les hommes célèbres et les personnalités marquantes de Franche Comté du IVème siècle à nos jours, dans lequel Henri Pauthier a une entrée, qu’encor jeune, une grave maladie alla jusqu’à l’empêcher de prendre part aux épreuves orales du concours de l’École Normale Supérieure. L’on n’en saura pas plus sur ce point.



Une autre hypothèse est que cet esprit supérieur était d’une humilité telle que la poursuite de publications poétiques lui apparut bientôt comme une simple vanité.



En tout cas, si l’on peut être interpellé qu’un ouvrage d’une telle excellence qu’ Au village ait pu naître sous la plume d’un homme au parcours aussi austère, si l’on peut, encor une fois — et j’avoue là parler depuis mon cas personnel de poète intégral — se demander comment un véritable poète — car Pauthier en était sans conteste un, si ce n’est l’un des meilleurs — homme de sensibilité par définition, ait pu capitaliser sur la pureté lui étant restée pour accoucher d’un ouvrage aussi authentique, l’on peut aussi constater que ce fut un « pistolet à un seul coup ». L’a-t-il écrit lors de vacances de retour au pays, au Russey, dans un moment d’intime retrouvaille ? Ou dans son domicile bisontin, dans la vieille ville, au 8 Rue des Martelots ? Ou l’ouvrage fut-il composé de poèmes écrits au fil du temps, dès la prime jeunesse de l’auteur, avec des textes qu’il récitait déjà lors des réunions de ces cercles et qu’évoque Fourquet dans son article ? Peut-être et peut-être pas, puisque les poèmes Le menuisier et La moissonneuse mentionnés ne figurent pas dans l’ouvrage, et je n’en ai retrouvés aucune trace ailleurs ; à moins que le premier corresponde, dans le recueil Au village au poème En rabotant, et le second à Matin de moisson...



Lors d’un dîner de l’association franc-comtoise Les Gaudes — du nom de ce fameux mets comtois que tant de poètes ont chanté, et pas seulement Pauthier (Francis Clerc, Louis Mercier, Louis Duplain, et d’autres) — l’année de la parution de l’ouvrage, son président Alfred Rambaud parlera avec beaucoup de justesse de la poésie quintessentielle de Pauthier :


« Le charme de ces poésies c’est l’absolue sincérité de l’observation, la fraîcheur du sentiment, la saveur de l’expression, la précision du détail pittoresque, la simplicité à la fois rustique et élégante, l’idéal se dégageant de la minutieuse observation du réel. Rien des fades bergeries du siècle dernier, rien du grossier naturalisme de certains romanciers contemporains, mais la poésie jaillissant de la glèbe, tout droit, comme la fleur elle-même en jaillit. »


Le 8 Rue des Martelots, à Besançon




Ce qui est fort probable est que Henri Pauthier devait sans doute être de ces artistes dont la nature est humble, réservée, et qui font passer le devoir professionnel avant l’art et ne semblent pas même se rendre compte de leur supériorité. C’est un trait commun à quasiment tous les grands artistes totalement inconnus. Constat qui ne doit bien sûr pas tenter la généralisation.



L’on ne sait quasiment rien de la vie et la personnalité de Henri Pauthier, hormis les quelques détails de son parcours que j’ai succinctement énumérés. L’oubli suivit son décès, avec la notable exception de la création d’un hybride de thé auquel le nom du poète fut donné.



Un épisode de sa carrière en tant que professeur éclaire toutefois un tantinet sur sa personnalité, et confirme qu’il ne pouvait être un universitaire tout à fait banal :


En 1905, une petite polémique éclata au lycée Condorcet où il était professeur. Lors d’une distribution de prix, Henri Pauthier fit un discours promouvant l’hygiène et la pratique d’activité physique par ces mots qu’un article du Journal de l’automobile, du cyclisme et de tous les sports, daté de 1905, rapporte :



« Vous rentrerez ici mieux portants ; or, la santé est le premier de vos devoirs. Aujourd’hui plus que jamais, l’éducation doit chercher à faire de vous, selon la forte expression anglaise, des animaux robustes autant qu’intelligents et non pas seulement, pour employer un autre mot célèbre, des roseaux pensants. »



Ces propos anodins provoquèrent la colère d’une mère d’élève, dont le journal L’écho de Paris publia une lettre dans sa Tribune Libre.


L’article du Journal de l’automobile l’évoque :


«  L’irascible maman se révolte contre le cynisme du professeur et l’accuse de rêver la transformation de la race humaine en espèce animale. Elle signale à l’indignation des braves gens la honteuse apologie de l’instinct, prêchée à la distribution des prix de Condorcet et voit là, en même temps qu’une défense des théories honteuses, des indices fâcheux pour l’avenir de notre race. »



Puis, Max Viterbo, l’auteur de l’article, ajoute :


« Le professeur s’efforce de lutter contre certaines doctrines scolaires, antiques, solennelles et fausses. La maman lui reproche d’être en rébellion contre les préceptes de cette éducation qu’elle reçut elle-même. Le corps humain, pour elle, n’est qu’une « guenille » comparée à l’esprit. (...) La mère de famille n’est pas encore familiarisée avec nos idées de plein air et d’hygiène. Elle porte en elle les tares de l’esprit de l’ancienne Sorbonne. (...) Cet éducateur est presque un révolutionnaire. Prêcher la santé et le sport, essayer d’introduire l’hygiène dans les humanités, conclure une union entre les déclinaisons latines et la bicyclette, montrer les services que le maître de gymnastique peut rendre au professeur de philosophie, n’est-ce pas faire, à notre époque, œuvre d’anarchie bienfaisante et salutaire, il est vrai ? »



Voilà bien une anecdote qui ne peut que rassurer sur l’âme saine qu’aura conservée le grand poète Henri Pauthier au travers d’une vie dans laquelle la carrière professionnelle cachait, d’une ombre plus ou moins épaisse, une grande intimité poétique.




Œuvres :



Poésie :


Au village (1900)



Romans :


Le petit Louis (189?)

L’été complice (1909), sous le pseudonyme Henry Dessoubre

L’hésitation (1909), sous le pseudonyme Henry Dessoubre

Le fâcheux tournant (1912), sous le pseudonyme Henry Dessoubre



Nouvelles :


Amours brèves (1891)

L’enraciné (1914), sous le pseudonyme Henry Dessoubre



Autres :


Notions d’histoire littéraire, avec son frère Jean Pauthier

Morceaux choisis d’Hérodote






Aurélien Ridon du Mont aux Aigles,

Le 24 mars 2025.

Édouard Michaud • Trains de bois | Les rendez-vous du vers






Trains de bois



Édouard Michaud





Ce n’est plus maintenant qu’un souvenir, hélas !
Tant l’homme marche vite et tant l’heure s’épuise,
Et je les vois encor déferler sur l’eau grise
Contre la berge basse et les longs bateaux plats.

Ils arrivaient des tucs lointains plantés de chênes
Où la forêt fait suite à d’indigents pâtis,
Semblables, se heurtant en de sourds cliquetis,
Aux chaînons mal soudés d’une géante chaîne.

Vers le pont Saint-Étienne au sextuple éperon,
Un barrage dressait, taillé de main rustique,
Trois fûts d’arbres pareils, renflés et fantastiques
Et vivants presque avec leur mousse en chaperon.

C’est là que se brisait le train vaste, tumulte
Moins actif par degrés, les bûches se casant ;
Et pour peu qu’au déclin le soleil fût en sang
Et qu’au vent persistât une hivernale insulte,

On croyait, à fixer les bûches, assister,
Quand la corolle est proche et que l’avril commence,
Et bien qu’on fût alors aux premiers jours d’été,
Au spectacle craquant de la débâcle immense.

dimanche 16 mars 2025

Arsène Vermenouze • Les pâtres | Les rendez-vous du vers





Les pâtres



Arsène Vermenouze




I


Il est, dans le Cantal, des terroirs dédaignés,
Où le blé noir se mêle aux fleurs de la bruyère,
D'âpres terroirs, où, vers le Lot et la Truyère,
Coulent de clairs ruisseaux bordés de châtaigniers.

C'est de là que, l'été, délaissant les écoles,
Des pâtres bruns, âgés de huit et de dix ans,
Tous fils de bûcherons ou d'humbles paysans,
Montent vers Aurillac gagner quelques pistoles.

Leur bagage au bout d'un bâton et sans le sou,
Ils quittent en sabots leur pays rude et chiche,
Songeant qu'ils vont enfin goûter au pain de miche
Et peut-être pouvoir en manger tout leur saoul.

Car, pour eux, le beau pain, le pain blanc est un rêve,
Et, tout en cheminant, ils en parlent entre eux ;
Ils célèbrent le haut pays, si plantureux,
Si riche en viande, en lait, si regorgeant de sève.

Ce pays où, durant les grandes fauchaisons,
On sort les miches par douzaines de la huche,
Cependant que le vin ruisselle à pleine cruche
Parmi les travailleurs assis sur le gazon.

Une fois embauchés, les pâtres ont pour tâche
De garder et de traire avec leurs frêles doigts.
Des vaches rouges, dont ils ont peur quelquefois,
Encor qu'un lourd collier de fonte les attache.

À nuit tombante, ils vont souvent rentrer les bœufs
Qui ruminent, couchés dans l'herbe d'un pacage,
Et leur cœur saute ainsi qu'un oiseau dans sa cage,
Car les rochers, le soir, dressent des dos gibbeux.

Les arbres ont des bras griffus qui gesticulent ;
Des lambeaux de vapeur, sous le jour déclinant,
Flottent, pareils à des linceuls de revenants,
Et se fondent dans la cendre du crépuscule.

Des ailes au vol lent et mou fouettent l'air gris ;
Les mares qui dormaient se réveillent, spectrales,
Pleines de grouillements étranges et de râles,
Des animaux mystérieux poussent des cris.

Vers le bétail qui les attend ; rêveur et morne,
Les pâtres frissonnants courent à travers prés
Et reviennent enfin, un peu plus rassurés,
En tenant l'un des bœufs les plus doux par la corne.



II


À pointe d'aube, ils vont, encor mal éveillés,
Garder leurs animaux parmi landes et chaumes ;
Mais alors, plus de revenants, plus de fantômes :
Le ciel est souriant, les prés ensoleillés.

Les reptiles douteux et les bêtes méchantes
Font place à des lézards que l'on prend à la main ;
Des insectes dorés courent par les chemins,
Et les oiseaux qu'on voit sont des oiseaux qui chantent.

Imprégnés d'air salubre, ignorant les soucis,
Les pâtres loqueteux, qui jamais ne s'enrhument,
Promènent à travers la rosée et les brumes
Leurs pieds nus et calleux que le hâle a roussis.

Ils expulsent les grillons noirs de leurs tanières,
En y plongeant un brin d'herbe très fine ; ils sont
Heureux quand ils ont pu trouver un hérisson.
Qu'ils font nager dans l'eau dormante des vernières.

Ils ont toujours, parmi leur rustique troupeau,
Quelque taurillon rouge, à l'œil espiègle et brave,
Qui tend vers eux son mufle où pend un fil de bave
Et vient croquer du gros sel gris dans leur chapeau.

Ils vivent tout le jour loin des regards du maître,
Avec des coudriers et des osiers légers
Ils font des cages pour les piverts et les geais
Qu'ils montent dénicher à la cime des hêtres.

Maintes fois, dans un champ voisin du leur, filant
Quelque étoupe ligneuse et rude, une pastoure,
Qu'un troupeau de brebis ou de chèvres entoure,
Apparaît à côté d'un labry vigilant.

Sur un rythme imité des antiques églogues,
Pâtre et pastoure alors se chantent en patois
Tout ce qui, chaque jour, se passe sous leurs toits ;
Et ce sont, par les champs, d'étranges dialogues.

Souvent, plus tard, devant le vieux curé du bourg,
Un couple rougissant et joyeux s'agenouille,
Où l'on reconnaitrait la bergère à quenouille
Et le pâtre mué en garçon de labour.

En attendant, malgré quelques heures bien dures,
Les ruades des bœufs, les jurons des fermiers,
Les pâtres, dénicheurs de geais et de ramiers,
Grandissent dans la bonne et salubre nature.

Et le soir, au retour, à l'heure où le sonneur
Du village, soudain, met en branle ses cloches,
Tout en courant parmi les genêts et les roches
Ils sifflotent, contents de leur part de bonheur.

Charles Baussan • La charrette | Les rendez-vous du vers