samedi 29 novembre 2025

Émile Raguin • Terre semée | Les rendez-vous du vers






Terre semée




Émile Raguin





Lentement, pas à pas, j’ai conduit la charrue,
Je t’ai mise en sillons, ma terre de labour.
Les vents t’ont caressée et puis avec amour,
J’ai traîné sur tes flancs une herse assidue !

Quand tu fus préparée, ainsi qu’un lit de roi,
J’ai semé le blé roux d’une main solennelle ;
J’ai de nouveau passé la herse qui nivelle
Et maintenant je n’ose plus marcher sur toi !

Te voilà belle, en paix, sous la brise embaumée,
Sous mon tendre regard, sous le calme soleil,
Épouse satisfaite et qui reste en éveil
En se réjouissant de se sentir aimée !

lundi 24 novembre 2025

Jean Rebier • La laitière | Les rendez-vous du vers






La laitière




Jean Rebier





À l’heure où souriant au milieu des vergers
Que l’aube argente encore de ses brouillards légers,
Avec des bruits joyeux le village s’éveille,
Pendant que la servante accourt emplir sa seille
À la source qui brille entre les noisetiers
Et que vers les guérets s’empressent les bouviers,
Rose et fraîche et l’œil clair, Marguissou la laitière,
Ayant sur son jupon noué sa devantière,
Pour la ville est partie avec ses pots ventrus.
Mille chansons d’oiseaux sortent des buissons drus,
Et l’âne, allègrement, remorque sa charrette.
Marguissou ne fait pas les rêves de Perrette,
Mais son cœur est léger comme le bleu matin,
Où le son des grelots met un rire argentin.
Saine fille des champs qui va, de porte en porte,
Offrir le lait crémeux et pur qui réconforte ;
Elle sait que là-bas, au fond des noirs faubourgs,
Chacun ne mange pas à sa faim tous les jours,
Et souvent, dans un bouge infect où l’on s’entasse,
Charitable, elle a dû pour rien emplir la tasse
Que présentait, tremblante et sans dire un seul mot,
Une femme sordide en montrant son marmot.
Aussi, dès qu’elle aura, pimpante et gracieuse,
Versé tout son lait frais, elle prendra, joyeuse,
La route qui serpente entre les prés herbeux
Où les gars turbulents font pacager les bœufs,
Et, pour avoir frôlé ces tristes fourmilières,
En revoyant son mas aux maisons familières
Et son époux robuste et son enfant rieur,
Elle comprendra mieux le prix de son bonheur.

mardi 18 novembre 2025

Édouard Bourgine • Un chemin creux | Les rendez-vous du vers






Un chemin creux




Édouard Bourgine





Parle-nous des gens d’autrefois,
Ô vert cloître, chemin sous bois
Aux talus plantés de grands hêtres,
Ravin ravagé par les ans,
Montrant encore à nos enfants
La trace du pas des ancêtres ;

Larges ornières du sol roux,
Flaques d’eau dormant dans les trous,
Parlez-nous des vieux attelages,
Des rouliers et du postillon,
Quand des grelots le carillon
N’a plus d’échos sous les feuillages.

Décor aimé, fais revenir
Tout ce qui plaît au souvenir :
Quelque laitière paysanne
Avec ses brocs, son mantelet,
Passant ici porter son lait
En amazone sur un âne.

Ramène enfin les amoureux
Aux pas lents, aux yeux langoureux,
Entre les hêtres immobiles ;
Éveille l’écho des baisers
Par ton silence éternisés,
Austère chemin des idylles !

vendredi 14 novembre 2025

Émile Ginet • L’harmonie des champs | Les rendez-vous du vers






L’harmonie des champs




Émile Ginet





Bien loin des chars bruyants, chiffonniers, marchands d’huile
Et du concert affreux des corneurs de charbon,
Voulez-vous un instant, lecteurs, hors de la ville
Respirer le parfum des fleurs qui sentent bon ?

Venez ! Là-bas les champs sont pleins de gais murmures,
Les bois silencieux pleins de calme et de paix ;
Le long des chemins verts, bordés de fraises mûres
Un vent tiède frémit dans les rameaux épais.

L’idylle du printemps par l’onde est gazouillée
Au bord d’une fontaine ou d’un canal ombreux,
Où les petits oiseaux perdus dans la feuillée
Exécutent en chœur maints concerts amoureux.

Là, c’est l’étrange accord que font dans l’herbe molle
Mille insectes cachés, abeilles et grillons.
Tout à coup, vers les cieux, l’alouette s’envole ;
Comme une voix priant pour le grain des sillons,

Ici monte un bruit sourd du fond de la ravine
Où, dans son lit rocheux, gronde l’eau du torrent.
Et ce léger frisson que l’oreille devine ?...
C’est un souffle de l’air qui passe en soupirant.

Écoutez... on croirait qu’à la brise se mêle
Le sourire d’un ange ou d’un esprit moqueur,
L’écho d’un doux baiser, le frôlement d’une aile,
La respiration, les battements d’un cœur...

O son mystérieux, rumeur insaisissable,
Faible zéphir qu’à peine on perçoit en marchant !
Plainte du flot rêveur endormi sur le sable,
N’êtes-vous pas un hymne, une prière, un chant ?

lundi 10 novembre 2025

Blanche Lamontagne • La campagnarde | Les rendez-vous du vers






La campagnarde




Blanche Lamontagne





La porte est entr’ouverte. Au fond de la maison
On peut voir un bon feu qui flambe en la cuisine.
Une croix de bois franc paraît à la cloison.
Un catéchisme ancien sur l’armoire avoisine.
Debout, la campagnarde au visage animé,
Mise candidement : grosse jupe et mantille,
Surveille avec adresse un bouilli parfumé :
Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

Au temps des fenaisons on peut la voir aussi,
Dès le jour, ramassant les épis et les herbes,
Joyeuse, sans regret, sans peur et sans souci,
Élevant de ses mains les triomphales gerbes.
Tout le long des côteaux, tout le long des penchants
Son bras n’est jamais las de porter la faucille,
Et le fond de ses yeux est clair comme nos champs :
Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !

Le dimanche au matin, très pieuse, croisant
Les mains sur son missel, belle de modestie,
À l’heure où l’homme dort son sommeil bienfaisant,
Vers la petite église elle est déjà partie.
Et là, passant le vieux rosaire entre ses doigts,
Même priant tout haut de sa bouche gentille,
Elle a l’air virginal des saintes d’autrefois : 
Si j’étais toi, garçon, j’aimerais cette fille !